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14 octobre 2014 2 14 /10 /octobre /2014 17:58

      On aurait pu intituler cet article Un long dimanche de fiançailles. Mais la photo, reprise ci-dessous, est indéniablement le reflet d'une certaine époque. Et c'est à partir de ce qu'elle exprime que l'on en a choisi l'angle d'interprétation. Même si elle peut se définir comme étant une photo de famille, le caractère qui en ressort est marqué par le positionnement et la personnalité des personnes qui y sont représentées. Ni photo de groupe, montrant des individus en symbiose avec le moment, ni photo souvenir témoignant d'un bref instant de rencontre, elle n'en reste néanmoins expressive et interrogative. On y ressent une certaine ambiance, un lien certain entre les personnages. Ambiance et lien que l'on va chercher à faire apparaitre, à interpréter. Mais surtout, photo d'un autre temps, représentative d'un monde rural, retranché sur ses principes, qui n'avait pas encore rejoint le monde galopant des paillettes et de la citoyenneté. 

    La répartition et le regard des personnages en sont indéniablement les aspects majeurs qui en ressortent. Pas besoin de mots, de phrases pour comprendre que cette photo laisse apparaître la force de caractère, la fierté, l'autorité patriarcale des deux personnes posant à l'avant plan. Dès la première manipulation, on est confronté à ce sentiment de domination transmis par ces deux regards. Ils sont manifestement les personnages sur lesquels se focalisent directement notre attention. Attention qui finalement en arrive à découvrir l'autre sentiment exprimé dans la photo. Hommes et femmes sont isolés, séparés par les marches de l'escalier. Non comme une coïncidence mais assurément comme une volonté de reproduire un modèle de société.

     Qui sont-ils, tous ces personnages ? Trois hommes et cinq femmes renfermés dans leurs devoirs et leurs obéissances. Observons bien la photo avant de les définir.

Tout se trouve dans les regards sur cette photo

    Prise le jour des fiançailles, sur le perron de la maison des parents de la future mariée, à Incourt, la photo se compose de deux groupes de personnes. Ou on n'y retrouve pas vraiment une expression de joies, de satisfactions, d'union. Tout répond indéniablement à certains codes encore en vigueur. 

     A l'avant plan, Jean BERGER (1885-1962), le père de la fiancée, le patriarche à la tête d'une fratrie de six enfants1, le chef d'entreprise en plein essor du développement d'un négoce de grains et d'aliments pour bétail, démarré en  l'année 19272. Un personnage autoritaire, fier, séduisant, joueur en Bourse, bon vivant et entrepreneur. Et qui pour moi, outre le fait qu'il ait été mon parrain, a représenté cette force, cette rudesse et ce caractère taiseux qui marquaient généralement les gens des campagnes habitués aux durs labeurs. 

    Un peu en retrait, Emile PARFONRY (1895-1987), le père du fiancé, l'instituteur à l'aube de sa retraite. Un personnage autoritaire, instruit, défenseur de la fonction publique, cultivant son jardin, colombophile passionné et peu dépensier. Et qui pour moi a représenté cette recherche de connaissances, ce côté strict, ce repli identitaire qui marquaient généralement les nouvelles instances émergeantes dans les villages.

   En somme, rien ne rassemble ces deux grands-pères, ces deux chefs de famille. Deux personnages hiérachisés par une simple photo. L'autorité de l'entrepreneur, main dans la poche, veste ouverte,  prévalait par rapport à l'autorité de l'instituteur, renfermé à l'intérieur de son habit. Tout est résumé dans la pose et les regards qui transpercent au travers du papier de la photo. Le premier se devait de marquer de sa prestance et de son territoire.

      Et derrière, à l'abri du trois-pièces boutonné de l'instituteur, Georges PARFONRY (1920-2006), le fils unique, le fiancé, le futur marié, l'ex réfugié du Gard (voir article : Réfugié dans le Gard), le futur Président associatif (voir article : Georges, le colombophile), mon père. Qui, tout en montrant une déférence aux anciens, n'en affiche néanmoins une certaine désinvolture3. Loin du regard profond et perçant, pour ne pas dire tueur des deux autres personnages, le changement de génération est réel. L'héritier, le gendre envisageait, à ce moment, de ne pas reproduire  l'attitude de ses aînés. 

     Au fond de la photo, sur la dernière marche, compactée dans un espace restreint, un groupe de cinq femmes qui attendent probablement l'accord pour se disloquer, une fois la prise introduite dans le boitier. De gauche à droite, on découvre :

Rosa HENNE (1895-1956), la belle-soeur de Jean BERGER, épouse de Georges BERGER (1895-1970), appelée tante Rosa d'Orbais ;

Marthe HUYNEN, épouse d'Adolphe BERGER (1917-2000), le frère de Solange, et donc future belle-soeur, celle qui est à la base de la rencontre dans un bal à Tirlemont, entre les deux fiancés du jour ;

Marthe BERGER (1920-1978), fille de Fernand BERGER (1892-1958), le frère de Jean BERGER ;

Solange BERGER, née en 1924, la petite fiancée du jour, ma mère ;

Julienne LANCELLE (1892-1984), épouse d'Emile PARFONRY, mère de Georges, ma marraine ;

    Une absente remarquée, Maria DELEUSE (1886-1961), la mère de la fiancée, l'épouse du personnage à l'avant-plan. Comme pour bien signifier que c'est sur lui que se focalise l'image de la famille. Pour preuve, au moment de me choisir un parrain, on aurait pu se reposer sur un des trois frères aînés de Solange. Mais, cette éventualité n'était pas encore envisageable, en cela confirmé par un choix similaire pour ma marraine. A bien regarder, même dans ce groupe de femmes, on peut y trouver une hiérarchie. La petite fiancée, celle qui aurait du se retrouver à l'avant-plan, auprès de son futur époux, afin d' authentifier pour les générations futures l'instant, est reléguée à l'arrière-plan aux côtés de sa belle-soeur. Le léger sourire qui l'anime est cependant comme le miroir de celui affiché par son fiancé. Une façon de représenter la joie qui les réunit au milieu de tous ces regards figés et peu accueillants, façonnés par la position sociale. Manifestement, si l'on ne m'avait pas donné d'explications sur le sujet de cette photo, rien ne laissait présager que l'on assistait à l'une des premières rencontres entre les deux familles BERGER et PARFONRY4.

     Quant à préciser le moment, on ne peut que s'en référer à la date du mariage qui suivra (24 mai 1947) (voir article : Le mariage de Georges et Solange) et à l'habillement : probablement début du printemps 1947 ?

    Il m'a fallu, il est vrai, un certain temps avant de décrypter les attitudes et faire revivre le moment au travers de sa date de prise de vue. N'ayant entrevu pendant longtemps que la présence de mes deux grands-pères et de mon père, rassemblés dans un instant unique, l'analyse des attitudes, des regards, la ségrégation n'étaient pas ce qui m'avait apostrophé. Tout cela m'est apparu après n'avoir retenu que quelques dizaines de photos5 parmi toutes celles qui s'aggloméraient dans des boîtes en fer. La multitude avait supprimé la finesse de la description6. Par ce tri, considéré au départ comme un peu aléatoire, il n'avait en fait été conservé que les photos les plus marquantes, celles que mon regard avait perçu et connecté aux neurones. L'expressivité, l'esthétique et l'instantané avaient servi à nourrir mes filtres. Et en dernière analyse, de donner une fenêtre pour me faire comprendre, d'une certaine façon, l'une des raisons de mon choix de carrière à l'étranger. Etait-il envisageable de vouloir fuir ces regards, cette autorité, cet esprit dominateur ? Poser la question c'est probablement et partiellement y donner une réponse !!7

Sans compter les deux premiers fils morts en bas-âge ;

2 Le Plan Marshall, instauré après la guerre 1940-1945, avait mis l'une de ses priorités sur le développement de l'agriculture ;

3 Agnès PARFONRY lui voit " un petit air détaché et coquin " ;

4 Rencontre qui n'a pas du se réaliser souvent, selon mes propres connaissances ;

5 Choix effectué afin de présenter, sur un panneau, un éventail de photos à l'occasion de la journée organisée, en mai 2014, pour fêter les 90 ans de ma maman, la petite fiancée de la photo ;

6 La photo originale étant assez petite, c'est après l'avoir scannée et aggrandie que les détails au niveau de l'expressivité des personnages sont apparus ;

7 L'autre partie de la réponse à la question est explicitée dans l'article : Les dictionnaires du grand-père

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commentaires

Robert 04/11/2014 19:03

Selon moi, Seuls ton père, sa mère et ta future maman semblent heureux de l'événement en court.
En cette époque, les photographiés posaient un long moment devant l'opérateur afin de réussir la prise souvent unique. Nonobstant, ton père présente un aplomb réel en appui sur un dénivelé de 2 marches.
Il contrôle parfaitement son engagement.

Robert 05/11/2014 17:51

Un homme qui fume la pipe devant le photographe est un homme loin d'être coincé.
Ton père était relax à 100% à ce moment.

Parfor 05/11/2014 09:03

Connaissant l'endroit, l'aplomb de mon père résulte simplement du fait que sa main droite, non visible, s'appuie sur une barre de fer qui suit la pente de l'escalier.