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6 décembre 2014 6 06 /12 /décembre /2014 16:54

    Cet article se veut emmener le lecteur dans une réflexion inhabituelle mêlant philosophie, géographie et politique. M'écartant des chemins habituellement abordés autour de la découverte d'une histoire basée sur la recherche de la mémoire d'un patronyme. Voulant d'une certaine façon chercher à démontrer que l'étude du passé doit nous servir pour le futur. Et avoir un jardinier pour cultiver les pensées n'est pas à négliger non plus.

     L'histoire atypique qui va être racontée débute de manière assez imprévisible. A la manière d'un petit film d'espionnage, je fus emmené à côtoyer, dans un restaurant de Bruxelles, un certain John GARANG, un jour de l'année 2001

       Petite restauration, organisée, un peu à l'emporte pièce, par la responsable à l'époque de la Direction Générale de la Coopération au Ministère des Affaires Etrangères, S.E. l'Ambassadeur Cristina FUNES-NOPPEN1. Femme de caractère et de conviction, à la longue carrière d'ambassadrice menée sur les traces de son père, elle avait sollicité un petit nombre de ses collaborateurs pour un déjeuner informel avec John GARANG, le leader, à l'époque, de l'Armée de Libération du Sud - Soudan (SPLA), s'opposant au régime islamiste mis en place à Khartoum. 

      Arrivé par mes propres moyens, sans invitation officielle, l'entrée du restaurant, je le compris quelques instants plus tard, était truffée de gardes du corps. A table, même topo. La personne, placée à mes côtés , ne répondant pas à mes questions, devait très certainement appartenir aussi à ce profil. L'ambiance était néanmoins décontractée. Le but du repas était en fait de faire une présentation des différentes lignes budgétaires, allouées par la Belgique aux PVD, mais aussi de montrer que son expertise était encore bien réelle, quarante années après l'indépendance de ses colonies.  Une façon d'appâter celui qui n'était alors qu'un simple chef de guerre, rassemblant des rebelles animistes et chrétiens.  

      Quelques années plus tard, suite aux accords de paix, John GARANG  fut investi vice-président du Soudan le 9 juillet 2005. Poste qu'il n'occupa pas longtemps, périssant dans un accident d'hélicoptère2 le 30 juillet 2005. Autant l'investissement de proximité mené du côté belge que les espoirs de bénéficier de soutiens financiers étaient anéantis. 

     Oubliant quelque peu cette anecdote de rencontre, mes missions en Afrique (Burkina-Faso, Niger, Maroc, Mali, Sénégal, Rép. Dém. du Congo) se poursuivirent encore quelques années. Jusqu'à celle effectuée au Mali en octobre 2006, pour aller visionner un projet financé, via la FAO, par l'une des lignes budgétaires dont j'avais justement fait la promotion devant John GARANG. Et pour m'apercevoir, in fine, que tous les déplacements de la mission étaient encadrés par l'armée malienne, à la demande expresse de la FAO. Il ne m'en fallu pas beaucoup plus pour comprendre que la région n'était plus sous contrôle des autorités. Je revenais en Belgique avec un sentiment d'inquiétude et de positionnement assez négatif sur le futur. Ce fut ma dernière mission officielle en Afrique, décidant par ailleurs d'arrêter ma carrière en décembre  2008.

     Les années suivantes me donnèrent raison, en commençant en septembre 2010, par l'enlèvement des sept otages français dans la cîté minière d'Arlit au Niger puis par le Printemps arabe (Tunisie, Egypte, Lybie) en 2011, par la nécessité par la France, de mettre en place l'Opération Serval au Mali en janvier 2013pour terminer par l'installation au Proche-Orient d'un Etat islamiste hors-la-Loi depuis juin 2014.

    Un bref résumé de dates qui n'est pas sans marquer d'une certaine cohérence, d'une certaine continuité entre elles. Un choc sociétal dont j'avais été un témoin privilégié à une période encore relativement calme. On venait de passer le millénaire et la pensée attribuée à MALRAUX  " Le XXIème siècle sera religieux où ne sera pas " commençait hélas à hanter les discours. Choc des civilisations, guerre des religions, les mots utilisés sonnent cependant faux, si ce n'est à transmettre la peur.

     La raison profonde, que l'on veuille y croire où pas, est bien celle du manque de terres arables, du manque d'eau pour assurer une production alimentaire suffisante. Le réchauffement climatique, combiné à l'accroissement de populations, n'est plus une bombe à retardement. Nous y sommes arrivés. La hausse du prix des céréales importées a fait sauter la soupape de sécurité, déjà fort tendue par un taux de chômage élevé, une corruption généralisée et un népotisme des dirigeants. Nous qui vivons dans l'excès, n'avons pas  encore conscience de l'existence de ces contraintes.  Et comme l'accès à la nourriture est inégale, la résultante, le salut, est dans la migration ou l'utilisation de méthodes violentes. Et la cessation récente des appuis du Programme alimentaire mondial (PAM) ne viendra que renforcer le couloir de la désillusion3.

    Selon certains économistes, l'ultime effet de cette évolution se retrouvera le jour où les mouvements écologiques croiseront leurs discours avec les mouvements sprituels de nature intégristes qui commencent à prospérer dans toutes les religions4. La protection de la nature s'alliant à la protection de l'âme !! Mais pour aboutir à quelles résolutions ?  La démocratie semble en bout de course tout autour de la Méditerranée et au Proche-Orient. Le manque d'accès à l'eau devient criant5. Le droit à l'alimentation est devenu un droit de l'homme assez difficilement réalisable. Comment arriver à solutionner ce tryptique de réalisations alors que l'on s'en remet de nos jours à de simples slogans. La peur est de toute façon mauvaise conseillère pour répondre à ce genre de situation. Le Maroc est jusqu'à présent le seul pays à avoir amorti la crise de régime. L'une des raisons certainement est d'avoir misé, il y a de cela près de 50 ans sur un plan de relance de l'agriculture6. Bien qu'imparfait, il porte ses fruits de stabilité de nos jours. Mais jusque à quand pourra t-il tenir, au vu de sa croissance démographique et des subventions consenties ? Que se passera t-il si ce charmant pays succombe sous les coups des extrêmes ?

     Le problème est certe complexe. Peu de chances que l'écologie devienne une thématique majeure au Moyen - Orient à court et moyen terme. Mon but n'est pas de trouver l'idée géniale qui apporterait la solution. L'objet de cet article est de montrer le processus de réflexion qui s'est développé suite à la rencontre avec John GARANG. De simple ingénieur agronome, le déjeuner-débat m'a conduit à réfléchir sur l'importance de la géopolitique. Le Sud-Soudan est traversé par le Nil blanc et de nombreux affluents venant de la Kagera au Rwanda7. Un pion essentiel de contrôle des eaux sur ce versant du rift africain se prolongeant entre Khartoum et Le Caire. Quant à l'Etat islamique, il se positionne, avec la Plaine de Ninive, entre les terres fertiles du Tigre et de l'Euphrate. Non loin, Israël accapare le Golan syrien pour sécuriser les eaux du Jourdain. Et les conflits latents pour l'eau en Asie centrale ne nous sommes pas encore parvenus. Et pourquoi ne pas voir, dans la détermination de Boko Haram au Nigéria, la stratégie sous-jacente de contrôler les eaux douces du Lac Tchad, jadis l'un des plus grands lacs d'eau douce8. Entre ces cohérences de situations, la réalité est implacable. Puisse qu'il n'y ait pas de continuité dans les dates !!

     En créant l'Etat du Congo, englobant l'entièreté d'un bassin versant d'un fleuve, la Belgique avait, en son temps, montré la voie. Toute l'attention de Cristina FUNES-NOPPEN pour une région, à priori inhospitalière, m'est ainsi apparue comme l'héritière de cette géopolitique.  Devenu indépendant le 9 juillet 2011, John GARANG n'aura pas eu le temps de devenir le premier Président de ce nouveau pays, bénéficiant de conditions favorables pour la production agricole. Aurait-il eu le feeling, avec ce potentiel, de développer un plan de développement de l'agriculture, ce que peu d'Etats ont entrepris en revanche ?

     Augmenter la superficie des surfaces irriguées est donc crucial lorsqu'il s'agit de nourrir l'humanité (in Bruno PARMENTIER : Nourrir l'humanité, préface d'Edgard PISANI, La Découverte, réédition 2009)

   Favoriser l'investissement au niveau des petits producteurs afin de renforcer les circuits courts (in Olivier de SCHUTTER, Rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l'alimentation, 2014)

     Mais rien ne vous oblige à penser comme moi ...(expression reprise de Pascal de SUTTER, Pensée incorrecte, Le Vif).

1 Cristina FUNES-NOPPEN : Des hommes, des femmes, et des bêtes, Préface de S.S. le Dalai-Lama, Tome 1 et 2, Ed. Persée ;

2 N'ayant pas été revendiqué, la thèse de l'attentat n'est pas celle qui a été avancée officiellement ;

3 Et à partir de ce constat, on arrive à inscrire l'influence marquante, dans la frange sunnite, de prophéties messianiques appelant à déplacer l'épicentre du monde musulman à Damas en vue de la réalisation de la prophétie du Minaret blanc (descente de Jésus ou Isa dans le pays de Cham), avant d'aller délivrer Jérusalem ;

4 A lire, l'article de Jacques ATTALI : Ecologie et spritualité : La rencontre explosive ; Le Vif - L'Express, n° 45 du 7 novembre 2014 ; Extrait : Lorsque ces forces se rejoindront dans ce que j'ai appelé "le double vert", leur idéologie sera d'une force considérable ;

5 La Guerre des six jours en 1967, entre Israël et les pays arabes, est considérée comme la première guerre de l'eau de l'histoire ;

6 Un million d'ha irrigués, 128 barrages construits à ce jour ;

7 Même s'il ne faut pas minimiser la richesse de son sous-sol,  expliquant la forte implication des Etats-Unis dans la résolution des conflits au niveau de cette région ;

8 Partagé entre quatre pays (Nigéria, Tchad, Niger et Cameroun), ce lac, alimenté par le Chari venant de Centre Afrique, est passé en quelques décennies de 26000 km2 à 1500 km2 ; un projet d'acheminer l'eau de la rivière Ubangui, affluent du Congo, est en discussion depuis de nombreuses années ;

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