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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 16:30

     Henri PAESMANS était le dernier du groupe des quatre qui avait évacué en mai 1940 pour fuir l'avancée de l'armée allemande et dont le périple a déjà été détaillé (voir article : Réfugié dans le Gard). Monsieur le Doyen  ou même le Doyen Henri, comme l'appelaient avec respect et gratitude ses paroissiens, est décédé ce 28 décembre 2014 au presbytère de son village de Nil-St-Vincent où il a achevé sa vie. 

      Le doyen PAESMANS, comme je l'ai déjà mentionné à plusieurs reprises, a été l'élément déclencheur dans ma quête d'entreprendre des recherches sur l'histoire de mon patronyme en général mais surtout sur la famille en particulier. Son parcours spécifique au milieu de cette ribambelle de personnages de cette saga mérite largement d'être présenté et commenté. Cinquante années de pastoralisme dans cette région du Brabant wallon de l'est, qui fut notre terroir, c'est indéniablement un tapis de culture, de connaissances, de rencontres qui nous sont offerts et que l'on ne peut omettre1.

   Henri, Alphonse PAESMANS est né le 1 juin 1923 à Beauvechain. Il est le troisième enfant vivant d'Anna PARFONRY (1884-1973) et de Basile PAESMANS (1885-1956). Il a eu comme parrain son grand -oncle Emile, l'horloger de Bruxelles. Elève doué, sachant déjà lire, il a sauté la première année de primaire. Il n'a de ce fait été au contact de mon grand-père qu'au cours de deux années avant de suivre le cycle supérieur donné par son père. En 1937, il est entré en sixième latine au collège Saint-Albert de Jodoigne pendant que mon père suivait la même section à l'Athénée. Le 12 mai 1940, obéissant aux ordres, il est parti avec son frère aîné Edgard et mon père, en vélo, vers la caserne de Quiévrain pour y être mobilisé (voir article : Réfugié dans le Gard). Au travers d'un petit récit, il a raconté cette escapade dans une lettre envoyée à la suite de la naissance de l'un de mes petits-fils. Voici comme il nous la relate :

A Piétrebais, nous avons récupéré Norbert Lacroix, un ami de collège de mon frère, et nous voilà en route pour l'inconnu. Pas très loin de là, Georges a crié tout à coup : regarde un avion dans le ciel. En même temps la pédale de son vélo a buté contre la bordure de la route et s'est cassée tout net. Mal remise par un marchand de vélo trop pressé, l'engrenage ne tournait plus rond. On a cependant continué avec ce handicap jusqu'à Quiévrain où l'on a trouvé refuge dans une maison abandonnée par ses propriétaires et le soir venu est arrivé le premier bombardement par un avion allemand. Prudemment, nous sommes descendus dans la cave, où Georges, pris de panique, s'est mis à tourner en rond en disant à voix haute son acte de contrition, ce qui ne devait pas lui être habituel, n'étant pas un pilier d'église. Sans demander nos restes, nous sommes partis vers la frontière française qui s'était malheureusement déjà fermée, et nous avons été obligés de dormir à la belle étoile en plein champ par une belle nuit de mai.

    Inscrit au séminaire St-Joseph à Bonheiden-Malines pendant 3 ans puis au Grand séminaire de la rue de Mérode à Malines, il est ordonné prêtre le 28 juillet 1946 à la cathédrale St-Rombaut à Malines. Voulant au départ être missionnaire, la guerre 1940-1945 en aura décidé autrement. On l'a envoyé en mission sur les terres fertiles du Brabant wallon de l'Est dont il était issu, successivement à Neerheylissem, à Noduwez et à Nil-St-Vincent. Il connaissait ce monde rural, constitué de gens de bon sens dont la culture, la sensibilité et le mode d'expression étaient très différents des autres régions parce que leur origine paysanne les faisait entrer dans le changement à un rythme beaucoup plus lentReprochant par ailleurs que les directives pastorales, découlant du concile Vatican II, tenaient peu compte des villages et des mentalités de l'est. 

      Henri PAESMANS a officié en premier lieu comme vicaire à Neerheylissem en date du 9 août, sous la houlette du curé Léon BATAILLE, à qui il devait soumettre son sermon avant de le lire. Paroisse à forte tradition religieuse l'ayant beaucoup marquée, un adage local disait d'ailleurs : Un coup de cloche, tout le monde à l'église, un coup de trompette, tout le monde à la fêteIl racontait volontiers cette histoire :

Des paroissiens mineurs dans les charbonnages liégeois, ayant accompli la pose de nuit, venaient directement de la gare à l'église pour la messe de 7 heures le dimanche. Mal lavés, fatigués, ils s'accroupissaient sous le porche, casquette sur les genoux, et, parfois, tombaient endormis. 

      Quelque mois plus tard, il célèbrera la messe de mariage de mes parents, à Incourt, le 24 mai 1947 (voir article : Le mariage de Georges et Solange). Il restera à Neerheylissem durant 7 années. Sa foi s'y est nourrie à la lecture du Code abrégé de la vie chrétienne du cardinal MERCIER. Le contact avec André De STAERCKE, curé de Piétrain, fut également une heureuse rencontre pour jeter les bases de développement d'une vie pastorale. Et c'est durant cette présence qu'il recensera, dans les archives paroissiales, les informations relatives à la généalogie de notre famille, installée à cet endroit depuis le milieu du XVIIIème siècle. Il récapitula tout cela dans un petit document de synthèse qui fut retrouvé dans les papiers de son cousin germain Georges, mon père.

    Après Neerheylissem, il sera désigné curé dans le village de Noduwez en 1953. Il s'y montrera particulièrement actif, prenant une série d'initiatives qui firent de cette paroisse un lieu d'évangélisation dynamique. Ses parents viendront le rejoindre. J'ai le souvenir de ce grand presbytère que je découvrais à chaque visite de mes grands-parents et parents. Son père Basile et mon grand-père s'étaient en effet partagés pendant de nombreuses années les six classes de l'école communale de Beauvechain. Et cette complicité s'était prolongée après leurs mises à la pension. Une pièce de ce bâtiment avait la particularité de disposer de plusieurs rangées de bandes dessinées, volontiers axées sur l'école de Marcinelle, jugée sans doute moins dérangeantes aux idées catholiques par rapport à l'école de Bruxelles, aux phylactères trop réalistes et trop contemporains. Les héros de JIJE2 y trouvaient manifestement une place préférentielle par rapport à ceux d'HERGE et d'Edgard P. JACOBS. De manière régulière, les familles PARFONRY et PAESMANS se retrouvaient dans ce presbytère. C'est ce qui me permit de découvrir et parcourir avec volupté tous ces témoignages du 9ème art qui restent encore à ce jour l'un des moments les plus créatifs de ma jeunesse. Et en particulier, Les Belles Histoires de l'Oncle Paul 3ces courts récits complets, axés le plus souvent sur des aspects historiques, et qui doivent être à l'origine de mon intérêt pour ce domaine de la science. L'intérêt de cette lecture ne pouvait être finalement qu'un moteur pour les découvertes et les livres. Ce qui ne m'empêchera pas in fine d'avoir une préférence pour l'esprit de plus grande ouverture au monde diffusé dans les aventures de Tintin en négligeant quelque peu les dialogues simples et plus fantaisistes de Spirou et Fantasio, les fers de lance des éditions DUPUIS de Marcinelle. Il est vrai que la présence de toutes ces bandes dessinées, dont l'origine ne m'a toujours pas été expliquée, offrait un contraste avec ce type d'habitation.

    En 1965, Henri rejoindra, avec sa mère, le presbytère de Nil-St-Vincent. Son dynamisme ne fera que croître à partir de ce moment. Il redynamisera pour les hommes la Ligue du Sacré-Coeur et, pour les femmes, la Ligue des Ménagères rurales. Il sera également en charge de deux pastorales, celle de la jeunesse et celle du mariage. Il emmenait les enfants en camp de vacances : deux fois en Autriche avec les filles. Quant aux garçons, ils partaient en vélo dans les Ardennes. Certains en parlent encore de nos jours. Peu après son arrivée à Nil-St-Vincent, je le contactai dans le cadre d'une action spécifique, explicitée ci-après. 

Récemment désigné chef de la patrouille des Antilopes dans l'Unité des scouts d'Auvelais, je me devais d'organiser, ce que l'on appelait à l'époque un " hike ", longue randonnée à pied, en étant capable de suivre un timing et un parcours initialement établi. Pour le coup, j'avais prévu de revenir sur nos terres du Brabant wallon de l'est. A ma demande, Henri me proposa de dormir la première nuit avec ma patrouille dans le local situé sur la Place de l'Eglise de Nil. Le local n'étant pas chauffé, il y eut, durant cette nuit, un froid de canard. Comme on devait se débrouiller avec la seule nourriture contenue dans nos sacs, pas question au petit matin d'aller manger des croissants chez le curé Henri. Dès l'aube, la patrouille se remettait en marche, poursuivant son périple à pied, à travers champs, et à la boussole, jusque Tourinnes-St-Lambert, lieu de notre deuxième nuit. A cet endroit, j'avais également dégoté un abri en demandant conseil auprès de la soeur de ma mère qui y habitait. Marchant, il est vrai, en terrain conquis, j'avais réduit en ce sens, l'hostilité du milieu4. Je ne me souviens plus si ce stratagème avait été perçu par mon chef d'Unité. Ayant mené ma patrouille à bon port et dans les délais, je fus, par la suite, confirmé comme chef de patrouille.

      Henri complètera son action pastorale par des travaux de rénovation de l'église. Un chauffage au mazout par air pulsé sera suivi, six ans plus tard, par le placement, par ses soins, et avec l'aide de jeunes bénévoles, de onze nouveaux vitraux entre 1972 et 1974. Ensuite, grâce à l'aide de généreux donateurs, l'église sera repeinte et de beaux tapis verts seront placés sur les marches du grand autel. Mais son curriculum devait encore évoluer. De 1971 à 2000, il devint Doyen de Walhain, et, même, de 1974 à 1996, Doyen principal pour toute la zone Est du Brabant wallon, résidant toujours à Nil-St-Vincent. En plus, en 1976, il est désigné adjoint d'Henry De RAEDT, vicaire général du Brabant wallon. De 1990 à 1996, il sera également membre de la direction du séminaire diocésain et chargé des stages pastoraux des séminaristes francophones en Brabant wallon. A partir de 1996, ayant la nostalgie du travail en paroisse, il demandera pour redevenir curé de Nil-St-Vincent et Nil-St-Martin. Et c'est à ce poste en 1999 qu'il prendra sa retraite, conservant son environnement et ses habitudes au presbytère de Nil-St-Vincent, où il s'est éteint. Il sera promu Chevalier de l'Ordre de la Couronne le 15 novembre 2000. En 2008, le Père Prosper KANYAMUHANDA, originaire de Mweso dans le Nord-Kivu, le remercie à l'occasion de la célébration de ces 25 ans de sacerdoce, pour l'avoir guidé et soutenu dès son arrivée.

Monsieur le Doyen s'en est allé

   La messe d'enterrement, célébrée ce 2 janvier 2015, réunit non seulement un nombre conséquent de fidèles, mais aussi un parterre de prêtres placés en demi-cercle derrière l'autel. Sous la direction de l'évêque du Brabant wallon Jean-Luc HUDSYN, et du doyen de Walhain, Marcel HAUBEN, une armada de prêtres africains, officiant dans toutes les communes environnantes, consolidaient la géométrie de cet espace. Sans trop savoir pourquoi, cette présence me fit penser au Mémorial Kongolo, érigé près d'ici en souvenir des 20 missionnaires belges exécutés lors des troubles du Congo le 1er janvier 1962 à Kongolo, au Nord du Katanga. La dignité de ces prêtres, pour la plupart congolais, était réelle. Et en leurs noms, le Père KANYAMUHANDA se lança dans un discours largement improvisé duquel ressortait l'appréciation profonde dont bénéficiait le Doyen Henri PAESMANS. Son allusion aux vacances le long de la vallée du Nil, afin de programmer les siennes, restera dans les mémoires. Le Nil étant dans ce cas le petit ruisseau qui traversait le village et qui est resté le seul lieu de villégiature du Doyen durant ses dernières décennies.

     Et parmi tous ces textes préparés et lus, il convient de relever l'éloge appuyé de l'abbé Henri WEBER, ancien aumônier national du Mouvement ouvrier chrétien. Compagnon de route d'Henri PAESMANS, il sera celui qui, en tant que responsable pour l'ouest du Brabant wallon, accompagnera PAESMANS et DE RAEDT pour former l'équipe des Trois Henri qui partait participer chaque vendredi, à Malines, aux réunions du Conseil épiscopal. C'est là qu'Henri PAESMANS montrera sa réelle fonction de dialogue afin de concilier les traditions religieuses de ces villages avec la modernité due à l'arrivée de nouveaux arrivants à partir de 1965, s'installant sur les terres agricoles devenues peu rentables. Allant même par critiquer la rapidité des décisions de Vatican II, qui venaient bousculer des gestes symboliques auxquels les gens des campagnes n'étaient pas préparés.

      De tous ces textes entendus lors de cette messe, ainsi que des commentaires enregistrés à la sortie de l'église, il en ressort indéniablement que le Doyen PAESMANS a marqué de sa présence sa région du Brabant wallon de l'Est. Homme exceptionnel de gentillesse et d'humanité, pour l'un, il avait de l'humour et savait nous faire rire pour un autre. Grand animateur de la communauté, il était toujours à l'écoute et prêt à rendre service. Très grand curé de paroisse, aimé et apprécié,  il avait toujours ce petit sourire qui écoute.  

      Au moment de sa retraite en 1999, il fut toute discrétion. Devenant durant ces quinze années une référence vivante, prête à aider, sans jamais s'imposer, apparaissant même comme un métronome quand il venait prendre son repas de midi dans la famille LANOYE. 

     Sur le plan généalogique, Henri PAESMANS est le fils d'Anna PARFONRY, soeur d'Emile PARFONRY, mon grand-père. Et donc le cousin germain de mon père. Il était le plus jeune des 3 enfants. Au côté d'Edgard, décédé en 2000, vit encore sa soeur Gilberte, âgée de 94 ans. Les familles PAESMANS et PARFONRY ont vécu à Beauvechain, très proches l'une de l'autre, du fait du travail commun d'instituteur à l'école communale. Même si mon grand-père et mon père n'ont jamais été très affectés par ce sentiment religieux, les souvenirs de jeunesse à Beauvechain, d'adolescence, d'exode en 1940, mais aussi les rencontres régulières à Noduwez, de même que les visites fréquentes de mes parents à partir de sa pension, ont créé des liens suffisants pour que les deux familles soient restées si proches. Un témoin de cette époque, Anne-Marie COLLIN, qui fut élevée chez les PAESMANS à Beauvechain, en est aujourd'hui la dernière mémoire. En 2006, c'est en lisant son document de synthèse sur les PARFONRY de Neerheylissem que ce prénom de François-Xavier, né le 3 décembre 1821, est apparu. Ce personnage, inconnu à l'époque, fut à l'origine de nombreuses découvertes et l'un des pions essentiels de développement de cette saga.

    Et pour terminer, je citerai les mots de ma mère lorsque je lui annonçai le décès. En train de jouer aux cartes avec Louis, l'un de ses arrière-petits-enfants, elle déposa son jeu, se leva. Je la senti troublée, se contentant de dire : Henri. Il avait 91 ans. C'était un gentil garçon.

 

1  Sa biographie est principalement une synthèse des documents suivants :

 Interview d'Henri PAESMANS par Renée VANDERHAEGEN pour la revue Pastoralia, 1998 ;

Lettre d'Henri PAESMANS du 20/12/2008 ;

Notice de synthèse rédigée par Henri PAESMANS ;

Homélie rédigée et lue par Henri WEBER à la messe d'enterrement le 2/01/2015 ;

Texte rédigé et lu par Micheline DOSSOGNE à la messe d'enterrement le 2 /01/ 2015 ;

Carnet de condoléances sur l'avis nécrologique inmemoriam.be ;

2 Joseph GILLIN, dit JIJE (1914-1980) : célèbre dessinateur belge de l'école de Marcinelle ; inventa le personnage de Fantasio; auteur des séries : Blondin et Cirage, Jean Valhardy, Jerry Spring, Tanguy et Laverdure ;

3 Comportant plus d'un millier d'histoires publiées entre 1951 et 1969 ;

4 Si je me souviens bien, ce n'était qu'en arrivant dans le village, qu'on devait en principe se mettre à chercher un lieu pour dormir ; C'était une autre époque, on pouvait compter sur les fenils des nombreuses petites fermes et la cigarette ne faisait pas encore partie des risques ;

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