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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 20:04

     Certaines photos vous donnent l'impression que votre mémoire s'étend au-delà de vos souvenirs. Pour moi, le film de ma mémoire démarre quand j'ai trois ans1.

     La distinction, opérée par Marc LAVOINE, entre la mémoire et le souvenir, a engendré un besoin d'aller vérifier cette constatation. Cette simple phrase de son dernier livre avait réussi à m'interpeller. A une époque où les recherches sur le fonctionnement du cerveau avancent à grands pas, il y avait comme une réflexion fondamentale qui se dégageait de cette phrase. Y avait-il nécessairement besoin d'une photo pour faire revivre des souvenirs ? L'âge de trois ans est - il le point ultime de retour en arrière pour les faire revivre ? Le rappel de certains faits de ma tendre enfance va me permettre d'y apporter des réponses.

     Vivre dans la bourgade rurale de Beauvechain dans les années 50, comptant quelques cinq mille habitants sur 1263 ha, c'était sans doute vivre à la campagne, au calme, dans une ambiance feutrée. La majorité de mon cadre de vivre se limitait à un quadrilatère de rues et de sentiers ne faisant pas plus de trois km de périmètre. La gendarmerie, l'église Saint-Sulpice, le cimetière, l'école communale, la maison communale, le notaire VANGOIDSENHOVEN, le docteur LIESSE, le pharmacien BOSMANS, l'épicerie Chez Juliette, le café VAN DIJK, la librairie La Maison blanche, la coiffeuse Jeanne, la maison de mon ami Jean-Pierre BRIKE, le monument aux morts, le voisinage de la famille POFFE, les vestiges de l'hospice NELIS, les vaches des quelques fermes proches, tout était attenant à ce parcours. Un calme qui n'était dérangé que par les avions de la base aérienne présente sur ce bout de terre. 

    Construite et occupée par les allemands pendant la seconde guerre, la base aérienne de Beauvechain était devenue le siège du 1er Wing de chasse de l'armée de l'air belge, reconstitué à partir des pilotes ayant combattu au sein de la Royal Air Force pendant la guerre. La quiétude du village n'était, à vrai dire, pas vraiment perturbée par ces avions à réaction passant le mur du son. Mais bien plus par les morts de pilotes intervenant lors de séances d'entraînement, voire lors de certaines participations, tel le feuilleton  Les Chevaliers du ciel2. Beaucoup de ces pilotes, qui avaient survécus à la Bataille d'Angleterre, se faisaient ainsi rappeler en temps de paix. Sur fond de Guerre froide et de Guerre de Corée, la base de Beauvechain était devenue un pion important de l'apprentissage au maniement de ces avions. Force d'ailleurs de constater que tous ces pilotes ont du s'adapter à de fréquents changements d'appareils. Du Mosquito au Spitfire, puis au Météor F4 et F8, avant de recevoir successivement le Hawker Hunter, l'Avro CF, le Thunderstreak, le F-10 Starfighter avant de terminer par le F-16, ils devaient assurer en somme les derniers rodages en conditions extrêmes de ces nouveaux modèles. Tâches qui provoqueront un nombre important de dégâts et de pertes humaines. Celles-ci furent si nombreuses qu'il fut finalement attribué le nom d'un de ces pilotes à cette base aérienne. Le Lieutenant-Colonel Charles ROMAN, le chef d'escadrille, un ancien de la RAF3, se tua en vol de nuit sur Météor, ainsi que son navigateur, le 25 novembre 1954.

    Ces accidents d'avion faisaient parties de la vie du village. Cela revenait régulièrement dans les nouvelles. Tous ne tombaient pas nécessairement à proximité. Quant cela arrivait, j'accompagnais la famille. J'ai le souvenir de trois d'entre eux, tous mortels4.

Le premier, probablement le plus ancien souvenir enregistré dans les neurones, est celui du Lieutenant Roger DELELIENNE. Rentrant de mission avec le moteur droit coupé de son Météor F4, il s'écrase sur une maison du hameau de La Bruyère le 15 février 1951. Je n'avais pas encore deux ans (exactement 22 mois et 16 jours) et malgré ce jeune âge, j'ai encore la vision de cette maison totalement détruite de laquelle s'échappait encore de la fumée. Et surtout des quelques cochons rescapés que l'on sortait d'un hangar. Ayant échappé à l'accident d'avion; ils n'eurent probablement pas une seconde chance pour éviter l'abattoir.

Le second fut celui du Sous-Lieutenant Jean Mathi DUCKX. Parti en vrille, après un accrochage en plein ciel, son Météor F4  s'écrase dans un champ à Opvelp, au Nord de Beauvechain. Cela s'est passé le 2 février 1952, peu avant d'atteindre ma troisième année (exactement 34 mois et deux jours). J'ai encore la vision des débris de cet avion et du camion de pompier à proximité de la ferme située dans le hameau de La Misère.

     Ma présence à un si jeune âge sur les lieux de ces deux accidents est à l'envi assez étonnante. Et a chaque fois en plein mois de février. Il est vrai qu'avec toute l'huile de foie de morue que l'on me faisait avaler, j'étais paré pour résister au froid. On m'emmenait comme si on voulait me faire vivre des faits semblables à ceux rencontrés lors de la guerre qui venait à peine de se terminer. Mélangé probablement à de la curiosité, il y avait manifestement un besoin de me faire participer à une ambiance. A chaque fois, le monde se pressait pour aller voir. Il y a du monde sur les photos de mes souvenirs. Et pourquoi finalement n'était-ce pas l'expression d'une soupape qui venait de s'ouvrir, osant finalement aller découvrir librement sans la présence de l'occupant. L'émotion de ces gens du village, qui avaient vécu les derniers moments de la guerre à proximité d'une base pilonnée par les avions anglais, était probablement si forte que je devais partager leurs émois. Il m'en est resté des traces plus de soixante années plus tard. La photo était bien là mais ce n'était pas celle en noir et blanc sur du papier aux bords festonnés. Elle avait bien été imprimée mais dans un de ces neurones de mon subconscient. Et l'émotion ressentie à ce moment avait été si intense que ce n'était pas vers l'âge de 4 à 5 ans que tout cela s'était déroulé comme je l'ai toujours supposé mais bien plus tôt. Une recherche récente plus pointue des dates a ainsi confirmé que ces souvenirs remontent bien avant l'âge de trois ans. La photo n'était pas nécessaire pour venir récupérer de la mémoire. Un pas important sur la connaissance de ce cerveau vient d'être effectué. Une preuve indéniable qu'une émotion intense peut être enregistrée très tôt dans notre hippocampe. La science, j'ose le croire, vient de faire un grand pas !!! Même que, grâce à de fines électrodes envoyant un courant continu de quelques volts, on pourrait me stimuler des micro-secousses permettant d'activer les neurones de mon hippocampe. Et ainsi retrouver d'autres mémoires perdues plus anciennes5

Quant au troisième accident d'avion, il est celui qui m'a affecté le plus directement. Le 27 septembre 1960, le Lieutenant-Colonel Robert REMACLE, rentrant de mission avec les moteurs coupés par manque de carburant, ne survit pas à l'éjection accidentelle du siège éjectable lors de l'atterrissage. J'avais à ce moment onze ans (a cet âge, les mois n'ont plus aucune importance). Et cette fois, le déplacement ne se fera pas sur le lieu du crash mais bien pour assister à l'enterrement de ce pilote dans le village de Piétrain. Sa fille Christine était en effet dans ma classe à l'Athénée de Jodoigne. 

      Elève dans une classe mixte, Christine REMACLE est restée dans mon souvenir comme une fille assez réservée, qui recevait, je ne sais pour quelle raison, le soutien et le réconfort régulièrement de l'institutrice pour la motiver. Comme si un lien existait entre les deux familles. En définitive, une fille beaucoup plus sympathique et plus attirante que les trois filles qui me précédaient dans le classement (voir article :  Emile, l'instituteur, au travers des deux guerres scolaires). Probablement aussi un peu moins concurrente, m'évitant ainsi de rétrograder d'une place supplémentaire. Dans ce cas, indéniablement ce n'est pas le même type d' émotion qui a favorisé la mémorisation de cet instant. La conjonction de plusieurs éléments matériels y ont contribué. En lieu et place d'aller voir l'avion accidenté, je m'étais déplacé pour l'enterrement. La vision de la maison d'habitation, perchée au-dessus d'un talus, m'est également restée ancrée. Sans oublier sans aucun doute, le caractère légèrement énigmatique de Christine. Quelques jours plus tard, je quittai définitivement cette région rurale du Brabant wallon de l'est, emmené dans le déménagement de mes parents pour la région industrielle de la Basse-Sambre. Je ne reverrai plus jamais Christine REMACLE. Dans le mot émotion, ne retrouve t-on pas le mot émoi !!! Dans ce cas particulier, il est à craindre que je ne puisse aider la science.

 

1 Marc LAVOINE : L'homme qui ment, Ed Fayard,2015, 190 pages ;

2 Le 2 septembre 1968, le Capitaine F. JACOBS se tue lors du tournage d'un épisode de cette série française ;

3 Distinguished Flying Cross, Distinguished Service Order, Squadron leader à la RAF ;

4 Les données techniques, les dates et les noms sur ces accidents sont repris du site sur l'histoire du 1 Wing, alimenté par Serge BONFOND  (www.sergebonfond.be) ;

5 Cette idée est adaptée des explications données par Gabriel KEYNE, le docteur faux pianiste jazzy, à Alice SCHÄFER, la capitaine de police atteinte d'Alzheimer, dans le livre Central Park de Guillaume MUSSO ;

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commentaires

parfonry jean pierre 17/05/2015 17:51

j'ai un souvenir sans photos d'un pique nique au bord d'une mare en afrique et il y avait des crocos

jamais vérifié l'info et je ne sais pas non plus quel était le casse croute!!
cela n'est pas une blague, en tous les cas le souvenir que je pourrai dessiner si je savais le faire!!

à bient^tot JPP

Parfor 17/05/2015 23:15

As-tu des précisions sur l'endroit et ton âge à ce moment ? On ne sait jamais si quelqu'un souhaite des informations plus précises. En faisant travailler ton hippocampe, je suis sur que tu vas retrouver l'âge, le nombre et la couleur des crocos !! BaT