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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 15:56

     La notion de souvenir peut avoir plusieurs sens. Celui exprimé dans l'article précédent (voir article : Un souvenir pour faire progresser la science) faisait état de la survivance dans la mémoire d'une sensation, d'une impression, d'un évènement passés (Déf. Larousse). Rien de bien matériel par rapport à l'objet qui rappelle la mémoire de quelqu'un. Cet objet peut être par exemple une lettre. Plusieurs exemples de souvenirs détaillés sur la base d'une lettre ont déjà permis de remonter le temps1. Ce sera encore le cas avec cette lettre retrouvée récemment chez Françoise, l'arrière petite-fille du marbrier.

     Ecrite par François-Xavier PARFONRY, sur du papier reprenant son monogramme FXP, déjà présenté précédemment (voir article : Une petite lettre pour une grande plaque), elle est datée du 10 avril 1897, soit à peine 15 mois avant son décès. Il écrit à son beau-père Jean-François LEDOUX, âgé de 93 ans, qui habite dans la villa Les Buttes de Créteil, chez le marbrier qui s'y est installé depuis 18602. Les éléments qui y sont mentionnés nous apportent des indications sur cette période encore peu connue de sa vie. C'est une heureuse découverte permettant de mieux connaître la personnalité de notre marbrier. L'encre ayant perdu de son intensité, il en a été reproduit le texte écrit de sa main.

Lettre de François-Xavier PARFONRY envoyée de Dax le 10 avril 1897Lettre de François-Xavier PARFONRY envoyée de Dax le 10 avril 1897

Lettre de François-Xavier PARFONRY envoyée de Dax le 10 avril 1897

     Monogramme                                                         Dax 10 Avril 97

        de  FXP

      Votre petite lettre du 5 m'a fait grand plaisir mon Bon papa Doux. J'espère que ces quelques lignes vous trouveront en bonne santé ainsi que les habitants de la rue Jouffroy.

      Ici nous avons un temps affreux qui nous confine à la chambre ce qui n'est pas d'une gaieté folle. C'est à peine si on a le coeur de se rendre à l'établissement pour subir son traitement.

     Enfin, il faut se résigner en espérant du temps meilleur. J'en arriverai demain à ma sixième appliquation et après avoir pendant deux jours subi deux douches car j'alternai d'abord 4 jours d'appliquation et 2 jours de douche et ainsi de suite jusqu'à la fin du mois.

     Vos arbres en fruits sont-ils bien ravagés, et espérer vous quelques fruits ?

     J'aspire a être rentré à Créteil et j'espère que j'y trouverai bien installé Paul et sa smala.

      C'est égal on à peine à croire de faire pareil voyage pour trouver le soleil du midi et n'avoir que pluies vents et tempêtes. C'est une vraie déception.

       Je me trouve très bien dans la maison de M. Gallin. Nous avons deux grandes et belles chambres bien meublées et une bonne cuisine pas chère.

      Vous verrez probablement Gabrielle et Paul dimanche. Vous leur ferai mille et mille amitiés de ma part. J'espère que nos chers bébés vont bien. Il me tarde de les revoir.

     Voilà mon cher Papa tout ce que j'ai à vous dire pour le moment. En vous souhaitant une bonne santé, car je porte un toast à à tous les repas.

      Recevez à nouveau mes sentiments affectueux

 

Agathe se rappelle à                                                (Signature )

votre bon souvenir

    Commentaires sur la lettre3

     François-Xavier est à ce moment en cure à Dax dans le Département des Landes. C'est une station thermale qui avait pris de l'essor à la suite de la construction de la ligne de chemin de fer Paris-Bordeaux-Dax-Irun durant le Second Empire. Les vertus des sources thermales de Dax sont réputées soigner les rhumatismes et l'arthrose, des pathologies courantes du grand âge. Rappelons que François-Xavier avait à ce moment 76 ans, ce qui était particulièrement très âgé à l'époque. Selon les informations compulsées, il avait du se dissocier progressivement de ses activités professionnelles de marbrier à partir de 1895. Cette même année 1897, il avait offert des échantillons de marbre d'Algérie et de Corse au Musée des Arts et Métiers (voir article : A Saint-Denis, dans les Réserves des Arts et Métiers - Paris 5), de même qu'une cheminée en marbre au Musée Carnavalet (voir article : La cheminée est toujours au Musée Carnavalet - Paris 2).

     Sur le plan local, il mentionne, à plusieurs reprises, des conditions météorologiques déplorables à cette période (un temps affreux; pluies, vents et tempêtes; c'est une vraie déception). Ce qui est confirmé par les quelques données météo retrouvées. La température moyenne en France en avril 1897 a été de 6.7°, soit bien inférieure à la norme de 8.4°. Les pluies ont également été fréquentes. On renseigne un orage le 1er avril et une pluviométrie de 32 mm à Biarritz, station la plus proche, pour la journée du 8 avril, très certainement la journée dont il fait référence dans sa lettre en la qualifiant de temps affreux qui nous confine à la chambre. Cette même année, il y a eu de la neige à Paris le 6 avril. Et l'allusion, dans sa lettre, aux arbres à fruits ravagés, probablement mentionnés par son correspondant, est sans conteste la résultante de cette froideur à Paris. Manifestement, FXP espérait trouver du meilleur temps. Il y fait à deux reprises une allusion (ce n'est pas d'une gaité folle; c'est une vraie déception). S'ennuyant un peu, il répond d'ailleurs rapidement à la lettre de son beau-père.

    Cet échange de lettres indique qu'ils étaient toujours restés en contact, bien après le décès de Françoise, survenu assez tôt en janvier 1862. Il lui attribue d'ailleurs le petit nom affectueux de mon Bon papa Doux, pouvant rappeler celui utilisé par son épouse défunte pour appeler son père. Il se peut d'ailleurs qu'il s'agit d'un jeu de mots sur leur patronyme LEDOUX. Peut-être a t-il retrouvé aussi chez ce beau-père une affection paternelle qu'il n'avait pas rencontrée lors de son enfance ?

     FXP demande à son beau-père de saluer les habitants de la rue Jouffroy à Paris (17ème Arndt.). Ou y habitent Paul avec sa famille, logé dans un des appartements de cet immeuble, là où encore aujourd'hui demeure Michel, un autre arrière petit-fils du marbrier. Tout celai dénote manifestement d'un attachement indéfectible du gendre à son beau-père. Jean-François LEDOUX, qui décèdera en 18984 comme FXP, est enterré à Créteil dans le caveau familial. Une nouvelle preuve est ainsi apportée. FXP agit en chef de famille et assure à tous ses proches une protection fournissant logement ou travail. Pour rappel, il a donné du travail dans la marbrerie à son frère Alexis et fournit des services à des personnes proches (voir article : Les inconnus de Créteil sont élucidés). Son fils Paul, sans autre moyen de subsistances que ses peintures, a pu, quant à lui, bénéficier des maisons de la rue Jouffroy et de l'Avenue de Ceinture pour y résider avec sa famille.

     N'ayant pas choisi pour son séjour à Dax l'un des grands hôtels qui se sont construits à l'époque comme Les Baignots, premier établissement thermal de France par son importance et la qualité de ses services, on en déduit que FXP mène un mode de vie économe. Il reconnait néanmoins être bien installé dans la maison de M. GALLIN (je me trouve bien) et disposer d'une bonne cuisine pas chère. Les origines modestes de son enfance à Anvers expliquent sans doute son choix. Il doit se déplacer pour avoir ses applications de boues thermales et de douches térébenthenées qui étaient à l'époque les potions offertes aux curistes. Peut-on espérer retrouver de nos jours cette maison ou a résidé FXP en 1897 ?

     FXP évoque la présence coutumière de son destinataire à Créteil, à la villa de l'Avenue de Ceinture. Il va voir Paul et sa smala, à savoir Gabrielle, son épouse, et les deux bébés que sont Georges et Jean, nés respectivement en 1894 et 1895. Une autre preuve du lien resté proche. L'utilisation du possessif dans l'expression  nos chers bébés place François-Xavier et son beau-père sur une même ligne de filiation paternelle.

    Au bas de la lettre, apparaît le prénom d'Agathe. Qui d'ailleurs se rappelle au bon souvenir du destinataire. Il s'agit en conséquence d'une connaissance commune. Qui est-elle ? Une employée, une amie, une aimée ....!!. Vu que l'on mentionne la présence de deux grandes et belles chambres dans la maison occupée à Dax, on peut raisonnablement convenir qu'il doit s'agir soit d'une gouvernante, d'une infirmière ou d'une cuisinière. 

    Sur le plan du style de la lettre, même s'il est assez simple, on dénote un vocabulaire assez diversifié et des tournures de phrases variables et très bien équilibrées. Indéniablement, une meilleure connaissance de la langue française que celle de l'horloger Emile PARFONRY (voir article : Une lettre de 1930). Une seule faute d'orthographe est relevée à deux reprises dans l'écriture appliquation, confondant manifestement entre le substantif (application) et le verbe (appliquer). Le plus étonnant est probablement l'usage de l'expression  (un toast à à tous les repas). Il s'agit ni plus ni moins d'un mot wallon (vô = vous)5, utilisé couramment encore de nos jours. Cela confirme indéniablement que les deux personnages entretenaient des liens depuis un certain temps, ce qui avait permis à FXP de faire passer des expressions rapportées de sa Belgique natale. Dernière petite remarque, elle concerne sa signature qui ne comporte plus de tréma sur le y. On a déjà relevé précédemment que FXP avait abandonné cette forme depuis de nombreuses années.

    Cette lettre apporte dans sa teneur quelques éléments d'informations complémentaires sur FXP. Elle nous le fait découvrir pour la première fois dans sa sphère privée, familiale. En premier lieu, le lien étroit maintenu avec son beau-père. Ayant pleuré ensemble une fille et épouse disparue très prématurément, ils sont restés solidaires jusque la fin, en mourrant la même année. FXP a du souffrir de rhumatisme à la fin de sa vie, le contraignant à suivre une cure thermale bien loin de Paris. Il reste néanmoins à l'écart des mondanités de la ville de Dax. Contrairement à la lettre expresse décrite précédemment, le style grammatical de celle-ci démontre d'un assez bon niveau, venant compléter ses connaissances dans le dessin. Ce qui lui aura permis de devenir un capitaine d'industrie efficace pour l'époque. Cette lettre confirme le caractère rassembleur du marbrier, aimant s'entourer. Son exil à Dax affecte cependant son moral, aggravé quelque peu par les mauvaises conditions météos et sa santé délicate. 

1 De nombreux articles de ce blog sont basés sur l'existence d'une ou plusieurs lettres découvertes. En voici quelques-unes classées par ordre chronologique, de la plus ancienne à la plus récente :

a. Un décret de Marie-Thérèse d'Autriche; b. Une lettre écrite par Jean en 1839 ; c. L'échec de François-Xavier en Egypte ; d. Une petite lettre pour une grande plaque; e. Hubert-Narcisse devant le conseil de discipline; f. Une lettre de 1930; g. Lettre de voeux d'Espagne ;

2 La villa de Créteil, Avenue de Ceinture, est occupée de nos jours par des Carmélites ;

3 Les commentaires reprennent les éléments apportés par Agnès PARFONRY (mail du 24 novembre 2014) auxquels j'ai associé certaines données complémentaires ;

4 Jean-François LEDOUX est né en 1804. Il est décédé à l'âge de 94 ans ; 

5 Exemples : Vo nel savi nén ? : Vous ne le savez -pas ? ; Si vo jasé un pô wallon : Si vous parlez un peu wallon ;

 

 

 

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