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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 19:46

     On découvre ici l'une de ces photos très anciennes qui n'appartiennent plus uniquement à la mémoire mais bien à l'expression artistique d'une époque. Cette photo cartonnée a été prise en mars 1892. C'est probablement celle qui nous permet de remonter le plus dans le temps de notre mémoire personnelle. Cette mémoire qui, selon Milan KUNDERA, photographie et ne filme pas. 

    Cette photo nous montre le visage de Jules LANCELLE, né en 1846. Sa mort, à l'âge de 46 ans, est intervenue à la suite d'un accident de travail. Il serait tombé d'une échelle, d'un toit selon les dire qui nous sont parvenus. C'est l'un de mes quatre arrière - grands - pères (voir article : Se rappeler de ses arrière-grands-parents en ce 2 novembre). Il dirigeait une entreprise de tailleurs de pierre à Tirlemont. Sa fille cadette, Julienne, ma grand-mère, qui naîtra quelques mois plus tard, ne le connaîtra jamais. 

     Retrouvé en même temps que la photo, les faire - part de décès nous en apprennent également un peu plus sur les moeurs de l'époque. La différence essentielle réside dans la multiplicité des services funèbres. Ceux-ci, au nombre de six, s'étalent entre le 14 mars et le 8 mai, soit sur 55 jours. Répartie entre quatre services religieux (Eglises Saint-Germain, Rév. Pères Dominicains, Frères Cellites et Saint Pierre à Grimde) et deux organisés par des sociétés (Sociétés La Fraternité et De Snelle Duif), la mort avait à cette époque un aspect marqué par les commémorations et le recueillement. On refaisait le chemin par lequel le défunt avait l'habitude de passer.

   La photo prise sur son lit est en soi expressive. Il y a comme une manifestation esthétique de la vie dans cette pose, ce regard. Comme le disait Thomas de QUINCEY1, la violence n'est qu'une occasion potentielle pour le style de s'exprimer2. Manifestement le style l'emporte d'autant que la partie émotionnelle, celle qui permettrait de relier à la souffrance, n'existe plus. Le temps a effacé l'empathie. Le lien génétique s'est estompé pour ne laisser que la photo souvenir que l'on peut désormais réintroduire dans son contexte sociétal.

Photo et faire - part de décès de Jules LANCELLE (1846 - 1892) et de Victorienne GUILLAUME(1847-1915)
Photo et faire - part de décès de Jules LANCELLE (1846 - 1892) et de Victorienne GUILLAUME(1847-1915)
Photo et faire - part de décès de Jules LANCELLE (1846 - 1892) et de Victorienne GUILLAUME(1847-1915)

Photo et faire - part de décès de Jules LANCELLE (1846 - 1892) et de Victorienne GUILLAUME(1847-1915)

     Les lieux des services funèbres sont en étroite relation avec la vie du défunt et de sa famille. La principale observation qui en découle réside dans le fait que ce dernier ne dépendait pas de la paroisse de l'Eglise Notre - Dame - du - Lac (Onze-Lieve-Vrouw-Poelkerk), qui se trouve sur la Grand - Place de Tirlemont (Grote Markt van Tienen). La première célébration religieuse s'est en effet déroulée dans l'église Saint - Germain, située en dehors du centre-ville, sur la Veemarkt (Marché aux bestiaux). Elle sera suivie de deux services en lien avec des congrégations religieuses, celle des Dominicains ensuite celle des frères Alexiens (ou Cellites), affilié à la règle de Saint Augustin et prenant en charge les malades mentaux. Il s'en suivra un service à l'église Saint-Pierre à Grimde, cet ancien hameau qui est désormais englobé dans les extensions de la célèbre Raffinerie tirlemontoise, entreprise emblématique de la ville.

     Les deux derniers services religieux sont par contre plus éloquents. Organisés par deux sociétés, très probablement liées aux activités extra-professionnelles du défunt, elles permettent d'en connaître un peu plus sur lui. Si celle dénommée La Fraternité doit mettre l'accent sur l'entraide à l'encontre de personnes en situation précaire, la seconde De Snelle Duif (traduction : Le Pigeon rapide) est en rapport avec le loisir qu'il devait pratiquer, celui de colombophile. Localisé dans un café portant le même nom, installé dans la Bostsestraat (traduction : rue de Bost), nous sommes en cette deuxième moitié du XIXème siècle, en plein développement de ce loisir3. Loisir qui, comme on l'a déjà développé, arrivera dans ma famille par la suite (voir article : Ils ont été des coulonneux).

    Les lieux, le nombre des services religieux et la nature des sociétés attestent de l'environnement dans lequel devait baigner Jules LANCELLE. Tous situés en dehors du centre-ville, dans la banlieue sud, ils sont des indices pertinents d'un cadre de vie coexistant avec un milieu populaire. 

    Quant au choix de l'imprimeur de la photo du défunt, LINSKENS et GRAFE, celui-ci s'est porté sur le plus connu de la ville. Pour rester sans doute en adéquation avec la notoriété de l'entreprise que dirigeait Jules LANCELLE. De nos jours, on peut encore retrouver ce type de photos de cet imprimeur sur des sites de vente.

    A la lecture des faire-part de décès du couple LANCELLE - GUILLAUME, on y apprend qu'ils étaient tous deux originaires de Beauvechain. Y trouvant, dans cette origine, l'explication de l'utilisation du français, et non du flamand. Tirlemont était, à cette époque, la ville de référence pour les populations environnantes des cantons francophones de Jodoigne et Hannut. Depuis sa création en 1836, la Raffinerie Tirlemontoise - RT était devenue un pôle d'attraction économique pour l'ensemble des villages de cette Hesbaye disposant des meilleures terres agricoles du pays4.

     En recherchant des éléments sur la généalogie de Jules LANCELLE, on découvre5 qu'il a été le seul de cette famille a ne pas avoir fait partie des centaines d'habitants de Beauvechain à migrer vers les terres du Wisconsin. Parmi toutes ces personnes, on recense ses grands-parents (Jacques LANCELLE et  Catherine DURDU), son père Noël avec sa deuxième épouse (Joséphine QUOITOT), auxquels se joignirent les frères (Simon et Guillaume) et les soeurs (Célestine, Marie Joséphine et Marie Octavie) de ce dernier. Sans oublier Nicolas, le propre frère de Jules qui fit également partie du contingent qui arriva à Red River Towship vers 1870. Un lieu se nommant Misere Road existe de nos jours en bordure du lac Michigan6, en référence avec l'un des hameaux de Beauvechain, dénommé La Misère. Jules, on ne sait pourquoi, n'accompagnera pas le reste de la famille. Le fait qu'il s'était marié peu avant en 1868, doit être un début d'explication. Aucun GUILLAUME n'est mentionné dans la liste des départs, indication probable d'une meilleure assise financière de cette famille. Jules quittera cependant Beauvechain pour aller chercher du travail à Tirlemont.

    On retrouvera cette commune de Beauvechain quelques années plus tard lorsque Emile, l'instituteur, s'y installera en 1914 pour y exercer son métier. Peu de temps après, il rencontrera Julienne LANCELLE, la fille cadette de ce couple7, très probablement chez Marthe GUILLAUME, la couturière chez qui il venait se faire confectionner ses costumes. Et qui me donne, in fine, l'explication des affinités ayant existé entre les familles PARFONRY et GUILLAUME. Chaque fois que je me promenais avec mon grand-père dans le village, il s'arrêtait devant la maison GUILLAUME, située dans la rue du Monty, pour échanger quelques paroles. Je n'avais jamais saisi l'explication de cette préférence.

    L'analyse des éléments en rapport avec la photo du défunt me donnait l'explication d'une interrogation remontant à l'enfance. Elle est dorénavant photographiée dans la mémoire de notre histoire pas seulement pour le lien généalogique mais surtout pour les différentes clefs qu'elle a permis d'ouvrir. L'histoire de ces wallons du Wisconsin refait aussi surface pour rappeler l'un des épisodes importants de l'histoire de notre terre d'origine.

 

1 Thomas de QUINCEY ( 1785-1859 ) : écrivain anglais (dont : De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts) ;

2 Cité par Adam THIRLWELL dans son interview par Ysaline PARISIS (suppl. FOCUS Le Vif du 12 février 2016) ;

3 Si ce sport est attesté dès le fin du XVIIIème siècle dans la région liégeoise, l'importance du rôle des pigeons lors du siège de Paris en 1870 par l'armée prussienne constitua un catalyseur pour son développement ;

Petit rappel : mes parents se sont rencontrés dans un bal à Tirlemont en 1946 ;

5 DUCAT Jean (2000) : Brabançons du Nouveau Monde : contribution à l'étude de l'émigration de Belgique méridionale vers les Amériques au 19ème siècle ;

6 A proximité de lieux comme Namur, Brussels, Rosières autres endroits témoignant d'une origine belge de ces migrants ;

7 Julienne avait deux frères qui reprendront l'entreprise comme tailleurs de pierre et une soeur ainée Marie Josèphine ;

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