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26 août 2012 7 26 /08 /août /2012 17:57

      De toute sa carrière en tant que marbrier d'art, il est  manifeste qu'une grande partie de la production de François-Xavier PARFONRY a été exportée. Même si le marché intérieur bénéficiait de cet intense développement artistique et industriel de la seconde moitié du XIXème siècle, le pays disposait d'une reconnaissance internationale au niveau de ses artisans. Celle-ci leur fut acquise en particulier par la participation aux Expositions universelles qui se développèrent à partir des années 1850. François-Xavier PARFONRY commença à engranger sa première médaille à celle de Paris en 1867. Sa première médaille obtenue à l'étranger sera celle de Vienne en 1873.

     On pourrait croire que les débouchés au niveau international ne coïncident avec les titres de reconnaissance. Dans le cas de François-Xavier PARFONRY, on constate manifestement qu'il n'en fut pas de la sorte. Si peu de documents ne subsistent sur sa présence hors des frontières françaises, il est acquit avec certitude qu'il a exporté du marbre bien avant d'avoir reçu sa première médaille en 1867. Il saura bénéficier le plus longtemps de ce créneau des pièces d’art, concurrencé par d’autres pays pour le travail moins élaboré.

      Dès 1856 en Martinique, il avait fourni le socle en marbre de Carrare de la statue de Joséphine de Beauharnais (voir articles : Le socle de François-Xavier attend sa Joséphine ; Il est toujours question de la statue de Joséphine). Mais l'un des premiers grands ouvrages qu'il réalisa fut sans aucun la fourniture du grand escalier d'honneur et la belle rampe style Louis XIV sculptée à jour du palais du prince YOUSSOUPOFF à Saint-Pétersbourg.

      On avait connaissance de cette réalisation par sa mention dans un livre de 1867 rédigé par Jules MESNARD, un des plus importants écrivains d'art de cette époque. Décrivant la cheminée de salle à manger en marbre rouge antique, présentée lors de l'Exposition universelle de Paris, qui vaudra la première médaille d'Or à François-Xavier PARFONRY, l'auteur poursuit son paragraphe en mentionnant quelques livraisons antérieures se rapportant à ce marbrier :

MESNARD Jules : Les Merveilles de l'Exposition universelle de 1867, Arts-Industrie, Tome second ; Imprimerie Générale Ch. LAHURE, Paris, 1867

...Quoique exposant pour la première fois, cet établissement qui jouit à juste titre d'une haute réputation, est connu pour avoir exécuté pour la ville de Paris les fontaines de la place de la Madeleine (M. Davioud, architecte), la colonnade et le plafond Renaissance  du vestibule de l'hôtel du prince Paul Demidoff (M. Vautier, architecte) à Paris, le grand escalier d'honneur et la belle rampe style Louis XIV sculptée à jour, du palais du prince Youssoupoff  à Saint-Petersbourg (M. Monighetti, architecte), etc...; 

      Aucune autre indication ne permettait de connaitre avec plus de précision l'année de cette exécution pour le palais de la Moïka à Saint-Pétersbourg. Si ce n'est le fait que François-Xavier PARFONRY travaillait volontiers avec des familles russes puisque le nom de DEMIDOFF, autre importante famille de propriétaires et d'industriels russes,  y est également mentionné.

      La persévérance, alliée à la patience, finit par solutionner le problème de la date. Finalement, dans un extrait d'un journal d'août 1859, il est clairement attesté de la fourniture d'une pièce imposante pour un Palais d'un prince russe à Saint-Pétersbourg, bien avant l'organisation de cette Exposition universelle de 1867. L'ensemble de cette pièce en marbre de Carrare se trouvait sur le quai Jemmapes à Paris, en partance pour la Russie.

Journal des débats politiques et littéraires, 10 août 1859. Rubrique : Faits divers

Une partie du quai Jemmapes était hier littéralement encombré de caisses contenant tout un escalier en marbre de Carrare, destiné, dit-on, à une maison princière de Russie. Le  peu qu’on a pu  en voir à paru d’une grande richesse de sculpture. Ce magnifique travail d’art sortait des ateliers de MM. J. Dupuis et Parfonry  

      Quelques explications complémentaires apparaissent nécessaires pour clarifier l'apparition des quelques noms propres apparaissant dans les textes. Une façon de retranscrire la petite histoire du parcours de cet escalier en marbre de Carrare dans la grande Histoire.

     En fonction de la date de livraison en 1859, il est vraisemblable que François-Xavier PARFONRY a négocié sa construction avec Nikolaïs Borissovitch YOUSSOUPOFF (1827-1891), reconnu comme grand mécène et grand collectionneur. Issu d'une grande famille princière russe, réputée plus riche que le tsar, les YOUSSOUPOFF possédaient à la veille de la Révolution russe de février 1917 plusieurs millions d'ha et des participation dans de multiples sociétés. Elle possédait depuis 1830 le Palais de la Moïka à Saint-Pétersbourg.

      L'oeuvre d'art réalisé dans les ateliers DUPUIS-PARFONRY a été dessinée par l'architecte russe d'origine italienne MONIGHETTI (1819-1879). Ce dernier n'était autre que l'architecte officiel du tsar de l'époque Alexandre II. La raison pour laquelle cette commande pour un palais princier, avec l'assentiment probable du tsar, allait être réalisée en France est un peu paradoxale dans le contexte historique. L'année 1856 avait en effet vu la défaite de la Russie, vaincu par la France et l'Angleterre, lors de la guerre de Crimée. Mais, l'importance des réformes libérales entamée par le tsar dans tous les domaines de la société (abolition du servage, indépendance de la justice, enseignement,...) combinée à la fortune des YOUSSOUPOFF, et au fait que ces familles russes possédaient des propriétés en France et avaient en usage la langue française, doivent probablement en être l'une des explications de cette commande.

      Une fois l'ensemble en marbre terminé dans les ateliers de la rue Saint-Pierre-Amelot dans le 11ème Arndt., les pièces, solidement agencées dans des caisses, furent amenées au quai Jemmapes, face au célèbre Hôtel du Nord, éloigné seulement de 2 km des ateliers. Situé le long du canal Saint-Martin dans le 10ème Arndt., ce quai, inauguré en 1825, était un des débouchés, entre le bassin de la Villette et le port de l'Arsenal, permettant  à toute la production fabriquée intra-muros, de rejoindre la Seine puis l'Océan Atlantique. Après un voyage de plusieurs semaines, l'ensemble arriva sur les rives de la Lena à Saint-Pétersbourg avant de remonter son affluent la Moïka, au bord duquel se trouvait le palais de la famille YOUSSOUPOFF.

      Il est probable que la mise en place du bel escalier de marbre et de la belle rampe style Louis XIV se fit en présence du marbrier lui-même et de son concepteur, l'architecte MONIGHETTI. Malheureusement, tous les documents personnels du marbrier n'ont pas été conservés.

     Sur le site   http://lespoupeesrusses.blogspot.be/2008/09/le-palais-youssoupoff.html, consacré au Palais YOUSSOUPOFF, on peut visionner parmi les photos des différentes pièces, ce bel escalier en marbre de Carrare

      Quelques dizaines d'années plus tard, cet escalier monumental a sans aucun doute soutenu les derniers pas, en cette date de 29 décembre 1916, du moine RASPOUTINE. Quelques instants plus tard, il était assassiné par le prince Félix YOUSSOUPOFF (1887-1967) et quelques complices qui lui reprochaient d'être trop influent sur les décisions du Tsar NICOLAS II et de son épouse.

       Peu de temps après, la Révolution russe de 1917 anéantit la pérennité de toutes les familles princières russes. Le Palais de la Moïka résista à la tempête un peu mieux que les autres. Le Prince Félix dut cependant s'exiler. Après s'être installé en Crimée puis à Malte, il arriva finalement avec son épouse à Paris en 1920. Il trouve refuge au début chez une certaine Elvire SAKAKINI qui l'aurait aidé quelque temps à s'insérer dans ce Paris mondain. Comme par hasard, cette dernière, fille adultérine supposée d'Hector DEFOËR, le bey d'Egypte qui avait du entretenir des relations professionnelles avec François-Xavier PARFONRY, habitait encore au 72 de la rue Jouffroy en 1906, soit à proximité de l'hôtel particulier acheté par ce dernier (voir article : L'échec de François-Xavier en Egypte). Un beau trio de relations dont on peut difficilement imaginer que la descendance n'en ait eu connaissance.

     Avec cette imposante réussite, François-Xavier pouvait espérer donner un autre développement à son entreprise. Son association avec DUPUIS s'arrêta ainsi peu après, probablement peu avant le décès de ce dernier. Il quitta les locaux, sans doute devenus trop exigus, de la rue Saint-Pierre-Amelot pour acquérir, toujours dans le 11ème Arndt., ceux de la rue Saint-Sabin. Il s'associera avec un certain LEMAIRE mais cette fois en apparaissant en premier dans la dénomination PARFONRY-LEMAIRE. La carrière distinguée de cet ancêtre marbrier pouvait démarrer.

    Quant à la famille YOUSSOUPOFF, elle continua à résider en France. La princesse Zénaïde YOUSSOUPOFF (1861-1939), héritière de cette famille, mère de Félix, mourut à Paris. Elle disposait d'un somptueux domaine, celui du château de Keriolet près de Concarneau en Bretagne. Pendant son exil à Paris, le Prince Félix s’est vu restituer le domaine qui leur avait été repris après la révolution russe.

      Le Tsar Alexandre II fut quant à lui assassiné en 1881, sorte de présage de ce qui sera le sort de son petit-fils Nicolas II et de toute sa famille en 1918.

      En conclusion, ce suivi du trajet d'une des pièces les plus imposantes produites par le marbrier François-Xavier PARFONRY, permet de traverser certains épisodes de l'Histoire contemporaine. Elle est en outre le point de départ de la formidable carrière de ce marbrier qui allait dès lors récolter des médailles lors d'Expositions universelles. Il ne reste plus qu'à envisager un périple aux bords de la Moïka pour visionner cet escalier avec sa rampe sculptée à jour et en rédiger un article.

 

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