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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 18:38

             Arrivé au Congo le 23 septembre 1882, le sous-lieutenant Emile PARFONRY travailla au début à divers relevés géographiques, ayant été détaché un moment en Belgique à l’Institut Cartographique militaire.

            Manifestement, Emile PARFONRY se vit attribuer rapidement des responsabilités. Selon l’interprétation d’une note de bas de page, il aurait été le premier à conclure un nouveau modèle de traité avec les chefs locaux d’Isanghila dès le 15 novembre 1882, soit à peine moins de deux mois après son débarquement à Banana, à l’embouchure du fleuve Congo. Quelques mois plus tard, en mars 1883, il fut nommé responsable de la station d'Isanghila, située sur une partie navigable de l’embouchure du fleuve. Cette station était la seconde après celle de Vivi, et avant celle de Manyanga, à avoir été installée par STANLEY en remontant le fleuve Congo vers l’intérieur. Il est décédé quelques semaines plus tard.

              Cette rapidité au niveau de la responsabilité doit certainement pouvoir être expliquée. C’est ce que l’on va s’efforcer d'analyser, à partir de la note de bas de page extraite d'un livre et reprise ci-dessous.

 

Léopold II et la rivalité franco-anglaise en Afrique, 1882-1884, Jean STENGERS, dans Revue belge de philologie et d’histoire, Vol. 47, fasc. 2, 1969, Fondation universitaire de Belgique

 

p. 449, note de bas de page : ….Les instructions envoyées à Stanley en mars 1882, et répétées au mois de septembre indiquaient nettement ce que devait être cette clause. On avait même élaboré à Bruxelles une formule de traité-type prévoyant cet abandon partiel de souveraineté. C'est la formule dont le dispositif commence par " Après mûr examen,..." et que l'on a retrouvé dans les Papiers Lindner. La première convention que nous connaissions et qui ait été rédigée d’après cette formule est le traité conclu par Parfonry avec les chefs d’Isanghila le 15 novembre 1882. Parfonry avait quitté la Belgique le 15 août, et il n’est pas déraisonnable de penser que c’est à ce moment que l’on avait envoyé au Congo, la formule «  Après mur examen,… »

 

La raison de donner à Emile Parfonry des responsabilités est une conséquence d’un fait survenu deux années plus tôt. Le 10 septembre 1880, à l’initiative de l’explorateur français Pierre SAVORGNAN DE BRAZZA, fut signé une convention par le roi Makoko, près du Stanley-Pool. Cette convention était rédigée selon le texte repris ci-dessous.

 

            Accord de Makoko (10 septembre 1880)

           Le roi Makoko qui a la souveraineté du pays situé entre les sources et le confluent de la Lefini et Nkuna (Le Pool), ayant ratifié la cession de territoire faite par Ngampey pour l'établissement d'une station française et fait, de plus, cession de son territoire à la France à laquelle il fait cession des droits héréditaires de suprématie : désirant, en signe de cette cession, arborer les couleurs de la France, je lui ai remis un pavillon français, et par le présent document, fait en double et revêtu de son signe et de ma signature, donné acte des mesures qu'il a prises à mon égard, en me considérant comme le représentant du Gouvernement français.

 

     Comparé au premier traité  que Stanley avait fait signer pour installer la première station à Vivi quelques mois plus tôt, il y avait une légère différence de langage. Si à Makoko, on parle de "cession de son territoire à la France", dans le Traité de Vivi (ci-dessous), on ne mentionne que " le Comité d'Etudes du Congo " et " la cession et l'abandon d'un territoire compris entre les limites suivantes ". Manifestement, la portée géographique à Makoko envisageait tout le territoire sous l'autorité du chef local qui était transféré à la France, ce qui n'était pas le cas à Vivi, vu l'objectif initial différent de la mission de Stanley. 

 

The Treaty of Vivi (June 13th, 1880)

            The aforesaid chiefs of the district of Vivi recognise that it is highly desirable that the Comite d'Etudes of the Congo should create and develop in their states establishments calculated to foster commerce and trade, and to assure to the country and it's inhabitants the advantages which are the consequence thereof. With this object they cede and abandon, in full property, to the Comite d'Etudes the territory comprised within the following limits : to the west and north and east the left banks of the river Lulu, and to the south the districts of Kolu and Congo.

 

Autre particularité surprenante, c'est que De BRAZZA n'avait au départ pas d’instructions précises de la part du gouvernement français. Il  finit cependant par convaincre la France de ratifier la convention, ce qui fut fait finalement deux ans plus tard par la publication au Journal Officiel du 30 novembre 1882. La portée de ce traité donnait dès lors autorité de la France sur un tout petit territoire d’une importance stratégique, situé au début de la partie navigable, en rive droite, du fleuve Congo. La ville de Brazzaville a été construite sur ce premier territoire. Cette évolution politique risquait par conséquent de voir la France prendre possession de tout le bassin du Congo mais surtout de son embouchure. L’application de ce traité ne permettait plus à STANLEY de s’installer sur la rive droite du fleuve Congo. N'ayant comme objectif essentiel, celui d'ouvrir un passage à travers les Monts de Cristal (route des cataractes), ce dernier se préoccupait essentiellement de traverser les barrières rocheuses en s'appuyant sur quelques stations intermédiaires. Ce qui lui valut par ailleurs le surnom de " Boula matari - Briseur de roches" suite à l'utilisation massive d'explosifs pour parvenir à ses fins. Le but initial du Roi Léopold II était de constituer ces stations en villes libres tout en respectant l'autonomie des Etats indigènes. Insidieusement, ce premier traité élaboré par l’explorateur DE BRAZZA, permit à la France de poursuivre son œuvre colonisatrice et de constituer un ensemble géographique et politique, sous le vocable d'Afrique Equatoriale française (République du Congo, Gabon, Centre Afrique, Tchad).  

Devant cette crainte de voir la France étendre sa souveraineté le long du bassin du fleuve Congo, le roi Léopold II se vit obliger de revoir l’objectif de son intervention en Afrique. Pour faire face à la menace française, il comprit de suite qu'il ne pouvait opposer simplement le drapeau d'une entreprise commerciale. D’une portée des traités limités initialement aux surfaces des stations supervisées par le Comité d’Etudes du Haut-Congo et destinés à rendre accessible le bassin du Congo pour en apprécier le caractère commercial, il changea aussi bien la formulation des traités que STANLEY faisait signer aux chefs indigènes que la dénomination du cadre d’intervention. Celui-ci devint l’Association Internationale du Congo (A.I.C.), avec un but politique et hégémonique plus affirmé. Le nouveau texte constituait de fait une cession formelle de souveraineté de la part des chefs indigènes sur toutes leurs zones de pouvoir.

Cette ingérence française sur ce côté de l’Afrique ne fut pas appréciée par la Grande Bretagne. Manifestement, des contacts bilatéraux avec l'A.I.C. et le Portugal furent organisés pour contrer cette initiative française. Les Portugais attendaient qu'on leur reconnaisse, il est vrai, le droit de souveraineté sur le Bas-Congo, depuis le débarquement de Diego CAM au XVème siècle. Pour contrer le traité anglo-portugais qui aurait obligé de traverser le territoire portugais pour relier les stations à l'océan, le roi Léopold II conclu un accord avec la France en avril 1884. On y faisait état d'un droit de préférence par lequel l'A.I.C. (et non la Belgique) s'engageait d'une part formellement à ne pas vendre ses possessions à une puissance étrangère et d'autre part de rappeler STANLEY, devenu personna non grata en France, après avoir traité De BRAZZA de va-nu-pieds. De ces joutes diplomatiques, il en résulta d'une part le maintien de l'accès à l'embouchure du fleuve (Banana, Boma) et des 3 stations (Vivi, Isanghila et Manyanga) pour l'A.I.C. et d'autre part l'édification de l'enclave pétrolière de Cabinda qui restera séparée de l'Angola.

Le personnage clef de cette adaptation est le Colonel STRAUCH, qui n’était rien d’autre que le dirigeant mis en place par le roi Léopold II, aussi bien au niveau du Comité d’Etudes du Haut-Congo que de l’A.I.C. Il en résulta, semble t-il,  un changement d’orientation assez rapide dans l’approche de Léopold II. Les nouvelles instructions sont mentionnées par STANLEY en date du 1er novembre 1882.  La formule nouvelle doit prévoir au moins un abandon partiel de souveraineté de la part des chefs indigènes. Et il est fort probable qu'une version de ce nouveau traité, commençant par la formule « Après mûr examen,… », arriva au Congo avec Emile PARFONRY. Manifestement, ce dernier avait reçu des instructions claires de la part du colonel STRAUCH avant de quitter la Belgique.

La nouvelle formulation du traité insistait sur la phase de réflexion qui aurait été donnée aux chefs locaux avant de donner leur accord. Son acceptation ne résultait pas d’une contrainte exercée vis-à-vis des populations locales. Il y avait dans cette approche la reconnaissance de la nécessité d’un dialogue progressif mais surtout la suppression de toute contestation ultérieure. Et c’est sans doute pour ses qualités d’homme de compromis, qu’Emile PARFONRY fut rapidement désigné, après une courte période d’adaptation et d’apprentissage, pour prendre en main le poste d’Isanghila. Ce dernier n’était plus une simple station dépendant du Comité d’Etudes du Haut-Congo mais bien un centre d’extension de la souveraineté de l’Association Internationale du Congo. Isanghila devenait en quelque sorte un test de la nouvelle politique formulée par Léopold II en réponse à la présence de la France sur l’autre rive du fleuve. Le fleuve Congo aurait du servir de frontière mais grâce à la découverte des sources de l’Oubangui et de l'Uele, Stanley put repousser son territoire en y incorporant des zones au Nord de Mbandaka (ex Coquihatville)

  Et l’hommage unanime et intense manifesté par d’autres comme COQUILHAT, le fondateur de l’actuelle Mbandaka, mais surtout par STANLEY lui-même sont manifestement des reconnaissances posthumes quant à l’importance de l’action initiale menée par Emile PARFONRY. Il aura été l’un des premiers maillons qui aura permis de développer la présence de l’Association Internationale du Congo et in fine de créer l'Etat indépendant du Congo.

En intensifiant cette méthode, cette Association aura entre les mains, vers la fin de 1883, plus de mille traités par lesquels les chefs indigènes lui cédaient leurs droits souverains sur l'immense domaine compris dans le bassin du Congo. Grâce à cette nouvelle politique, ce territoire, dénommé Etat indépendant du Congo, fut reconnu, lors de la Conférence de Berlin de 1885 qui régenta le partage de l'Afrique entre les pays colonisateurs, comme la propriété personnelle de Léopold II. Et qui sera finalement transférée à la Belgique en 1908 pour constituer l’Etat du Congo.

 

Quelques définitions complémentaires

Vivi : localité située en bordure du fleuve Congo, à proximité de Matadi ; première station relais créée par STANLEY le 27/09/1879, elle fut la première capitale du Congo du 1/07/1885 au 1/05/1886, avant le transfert à Boma ; c’est  à cet endroit que fut signé, le 13/06/1880, le premier traité de transfert au Comité d’Etudes du Congo ; 

Isanghila : deuxième station relais créée le 21 février 1881, située au début du tronçon navigable entre Matadi et le Stanley-Pool ; 

Manyanga : troisième station relais créée le 1 mars 1881 ; sa situation assurait l’accès du Congo à l’Océan et évitait l’isolement et l’enclavement par les zones françaises de l’AEF d’une part et par l’Angola et l’enclave de Cabinda d’autre part. Le terrain de cette station fut concédé moyennant un tribut mensuel de deux pièces d'étoffe. Cette station fut supprimée en raison de son éloignement de l’axe ferroviaire et remplacée en 1885 par le poste de Luozi, le long du fleuve, à 40 km en aval de Manyanga. C'est dans cette station de Manyanga qu'Emile PARFONRY fut enterré;

Camille COQUILHAT (1853-1891) : officier à l'A.I.C. sous les ordres de Stanley, il est arrivé en même temps qu'Emile Parfonry; a découvert toute la région de l'Equateur; il est entré à l'administration de l'Etat libre du Congo après 1885 pour s'y occuper des affaires indigènes, du service des transports et du recrutement des troupes; de retour en Europe, il est devenu conférencier et écrivain (Sur le Haut-Congo)

Mbandaka : ancien nom COQUILHATVILLE ; chef lieu de la Province de l’Equateur ;                                       

Stanley - Pool : découvert par Stanley le 12/03/1877 lors de son premier séjour, après être remonté le fleuve sur presque toute sa longueur; de nos jours appelé Pool Malebo, c’est un vaste plan d’eau formé sur le fleuve Congo ; il est situé en amont des deux capitales Kinshasa et Brazzaville ; 

Otto LINDNER (1852-1945) : de nationalité allemande, ce fut un collaborateur de Léopold II, chargé de superviser les opérations commerciales au profit du roi ; 

Henri Norton STANLEY (1841-1904) : né au Pays de Galles, naturalisé américain ; après avoir retrouvé l’explorateur Livingstone le 10/11/1871, près du lac Tanganyika, il est le premier européen à remonter le fleuve Congo entre 1874 et 1877 (999 jours) de Zanzibar à Boma ; n’ayant pas obtenu de réponses des Etats-Unis et de l'Angleterre, il est recruté par Léopold II à partir de 1878 ;  

Pierre SAVORGNAN De BRAZZA (1852-1905) : explorateur d'origine italienne, naturalisé français;

Ville libre : cette terminologie découlait d'un emploi fréquent à l'époque du Saint Empire romain germanique ; il s'agissait de villes subordonnées à l'Empereur et non à un Etat ; en 1521, elles étaient au nombre de 86;

Comité d’Etudes du Haut-Congo : société à caractère commercial, créé par Léopold II le 25/11/1878 et principalement financée par le banquier LAMBERT; constituée dans le but de rendre accessible le bassin du Congo, son objectif n'était pas d'établir une colonie belge mais de mettre en communication le Bas et le Haut-Congo, séparé par une série de chutes et de rapides infranchissables, afin d'explorer les possibilités commerciales du Haut-Congo; ce Comité s'efforçait d'obtenir des chefs de tribus riverains des concessions de terrains privilégiées pour les destiner à la culture des terres arables ;

Association Internationale du Congo : créée et financée par Léopold II le 17/11/1879, dissoute en 1885 après la Conférence de Berlin qui avait reconnu l’Etat indépendant du Congo ;

Colonel Maximilien STRAUCH : Secrétaire général du Comité d’Etudes du Haut Congo puis Président de l’Association Internationale du Congo, c’est lui qui négocia l'accord du droit de préférence avec le Ministre français Jules FERRY, puis la reconnaissance des territoires à la Conférence de Berlin ;

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