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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 13:20

     L'année 1869 en France a été marquée particulièrement par des revendications ouvrières soutenues. Le second Empire avec Napoléon III s'essoufflait et allait devoir subir l'épreuve de la guerre franco-prussienne qui mettrait un terme définitif à l'ingérence dynastique sur la conduite de la France. De son côté, le mouvement ouvrier commençait à s'organiser sous la houlette d'une Association Internationale des Travailleurs (dénommée La Première Internationale) qui avait vu le jour à Londres en 1864. En cette même année 1864, le droit à la grève y avait été légalisé par la loi OLLIVIER. Des idéologistes révolutionnaires, tels que Pierre-Joseph PROUDHON, Henri TOLAIN, Eugène VARLIN, Henri ROCHEFORT, Jules VALLES,.... préconisaient des réformes  afin de réduire les dures conditions de travail (faibles coûts des salaires et horaires astreignant). L'année 1869 sera ainsi marquée par des grèves dans plusieurs régions de France, qui, pour certaines, se solderont par des morts lors de manifestations.

    La situation en Province ne pouvait ne pas se répandre sur la capitale Paris. Les perturbations au niveau du travail se font sentir assez rapidement pour la marbrerie PARFONRY et LEMAIRE. A partir de quelques extraits, glanés dans différents documents1, on va s'efforcer de restituer par étapes, et en donnant la parole aux différents acteurs, la situation qui a prévalu et à laquelle les deux associés ont du faire face.

     1. Tout commence vraisemblablement avec la grève des marbriers d'avril 1869. L'arrêt du travail allait mettre en péril le marché à l'exportation de l'entreprise PARFONRY et LEMAIRE et faire apparaître la concurrence d'autres pays.

      * MM. Parfonry et Lemaire envoient des cheminées de marbre jusqu'au Pérou. Ils ont quelquefois besoin de presser leur travail pour ne pas manquer le départ d'un navire. Lorsqu'ils ont demandé dans ce but des heures supplémentaires, ils ont rencontré des refus et la plus complète indifférence pour le sort des commandes faites à leur maison. Le retard des livraisons peut compromettre la conservation de débouchés importants, menacés sur les marchés extérieurs par la concurrence étrangère notamment l'Italie où les marbres, les emballages et les journées sont moins élevés. Ils ont eu à lutter contre ces mauvaises dispositions et aussi contre les menées de la chambre syndicale des marbriers.

      2. Conscient de la nécessité d'évoluer au niveau de l'encadrement du travail pour pérenniser leur marbrerie, Parfonry et Lemaire vont s'inscrire dans un mouvement nouveau de concertation. Avec toutefois comme préalable une affirmation assez directe des principes de base qui doivent constituer tout développement personnel pour le bon fonctionnement de l'entreprise. Manifestement, les quelques mots qui sont énoncés, avant toute proposition constructive, constituaient une sorte de balise vis à vis du risque de chaos que certains voulaient favoriser.

     * Ordre, travail et liberté. Voilà notre devise. Ouvriers comme vous c'est par là que nous avons conquis notre position actuelle et c'est par là que vous assurerez le véritable progrès et le bien être de vos familles.

     3. Il s'en suivra la décision d'accorder un système de meilleure répartition des revenus à partir du 1er janvier 1870, qui sera repris sous la dénomination de " Participation aux bénéfices ", à laquelle sera ajoutée une assurance maladie, concept totalement neuf à l'époque. Une idée toute simple qui avait comme fondement de débuter un dialogue social, devenu de nos jours le contour indispensable de fonctionnement dans les entreprises.

     * A partir du 1er janvier 1870, il sera réservé au profit de la masse des ouvriers attachés exclusivement à leur établissement de Paris un bénéfice de un franc par cent franc sur toutes les ventes de marbrerie réalisées sur place. A chaque inventaire, il sera fait un relevé des payes de chacun, et le montant de ces payes servira de base à la répartition de la réserve  de 1p 100 ci-dessus, laquelle sera faite entre les ouvriers qui y auront droit, au prorata  des payes de chacun. Les répartitions se feront de la manière suivante : 75 pour cent après chaque inventaire, 25 pour cent un an après. Les inventaires périodiques se font tous les dix-huit mois. Il sera réservé sur le total de ces bénéfices la somme nécessaire au paiement d'une police d'assurance contre les risques d'accidents et de maladies, pour tous les ouvriers attachés à ces établissements.

     4. Cette concession faite à l'encontre des ouvriers sera malgré tout balisée par l'application de ce que l'on appelle " une meilleure flexibilité du travail ". Une notion qui, dans le contexte économique actuel, fait l'objet d'un débat important  en France. A regarder de plus près dans le texte, on s'aperçoit que l'heure supplémentaire sera payée au même tarif que l'heure normale. Tout le contraire finalement de l'idée du concept des " 35 heures ".

     * La journée est de dix heures de travail effectif. Les patrons peuvent décider qu'il y aura des heures supplémentaires. Chacune de ces heures sera payée au dixième du prix de la journée. Les absences non motivées ni autorisées sont passibles  d'une amende d'un franc au profit d'une caisse de secours pour les vieillards. Le montant en est retenu sur le produit de la répartition des bénéfices. Une commission de sept membres nommés parmi les vingt premiers ouvriers adhérents et présidés par un délégué de la maison statue sur l'emploi des amendes.

     5. Evidemment, une telle idée nouvelle ne pouvait qu'être critiquée par ces idéologistes révolutionnaires qui allaient jusqu'à préconiser de supprimer toute notion de propriété personnelle2. Un nouveau journal La Marseillaise verra le jour le 19 décembre 1869. On y retrouvera quelques uns de ces électrons révolutionnaires. Ils publieront plusieurs articles  critiquant pareille proposition. Sous l'influence de la chambre syndicale de la marbrerie, les ouvriers refuseront la proposition et se mettront en grève. Le journal La Marseillaise ne survivra pas au-delà du 17 février 18703 à ces logorrhées flirtant parfois assez bien avec l'anarchisme.

    * Les capitalistes inquiets du mouvement qui entraine les travailleurs à unifier leurs intérêts et à établir entre eux la solidarité, essayant par tous les moyens possibles de rompre leurs phalanges naissantes tantôt en excitant l'esprit d'égoïsme chez quelques uns par l'offre d'avantages isolés, tantôt en leurrant la masse par des promesses mensongères. Cette fois le piège tendu aux ouvriers marbriers était trop grossier pour qu'il put un seul instant tromper les intéressés ...... Une maison qui primitivement avait déclaré ne pas pouvoir accorder vingt-cinq centimes d'augmentation par jour vient d'offrir ou plutôt vient de décider qu'à partir du 1er janvier 1870 ses ouvriers auraient droit à une part de bénéfices. On comprend que les ouvriers aient accueillis avec défiance cette décision incroyable. Ils se sont réunis pour examiner ensemble la décision et ont résolu de ne pas l'accepter. Ils ont bien fait. 

    * La maison Parfonry et Lemaire concède à ses ouvriers, outre leur salaire habituel, un tant pour cent quelconque sur le total des ventes de l'année. Voilà toute la combinaison, mais franchement est-ce là ce que l'on peut appeler une association coopérative entre l'entrepreneur et l'ouvrier ? Non c'est tout simplement une prime à la production que MM. Parfonry et Lemaire accordent à leurs ouvriers qu'ils intéressent ainsi dans le mouvement de leurs affaires mais en leur refusant tout droit d'immixtion dans le détail du compte de gestion.

    * Depuis quelques temps, messieurs les bourgeois semblent faire de la participation leur panacée universelle, la seule solution possible et pratique selon eux de la grande lutte engagée entre le travail et le capital. Il nous suffit de dire que tous les orateurs ont conclu au rejet de la participation....La chambre syndicale des ouvriers marbriers, fort éprouvés depuis quelques temps, ne veut pas se laisser prendre au dépourvu et pour ne pas avoir à soutenir improductivement une centaine d'ouvriers a pris toutes les mesures nécessaires pour ouvrir un atelier social dans lequel les grévistes pourraient immédiatement travailler si la maison Parfonry et Lemaire les met en grève. Voilà un bon exemple que nous engageons toutes les corporations ouvrières à méditer.

     6. Par la suite, la situation semble s'être normalisée. Certains extraits trouvés dans des journaux, à caractère patronal, attestent d'un retour à la normale après une période de réflexion au  niveau des ouvriers. Si de nouveaux ont été engagés, cela veut certainement indiquer en filigrane que les plus récalcitrants, ceux qui avaient dirigés l'opposition à la reprise du travail, avaient été éloignés de l'entreprise. Le discours se veut apaisant. On y parle de paix (sociale), de progrés, de travail, de maintien de l'activité.

    * Cette crise a été victorieusement traversée par MM. Parfonry et Lemaire. Un groupe important d'anciens ouvriers a adhéré à  la participation et l'atelier aujourd'hui réorganisé par l'admission de nouveaux travailleurs fonctionne de lui-même pour ainsi dire dans des conditions qui n'ont jamais été plus satisfaisantes. Ils voient revenir à eux plusieurs de ceux qui, intimidés par la chambre syndicale des marbriers et par la Marseillaise, avaient repoussé la participation aux bénéfices. " Nous avions refusé, disent ces ouvriers, parce qu'on nous menaçait; nous aurions bien voulu accepter, mais nous n'osions pas ". C'est un exemple de plus pour établir que ces crises résultent du joug de ces meneurs auxquels on peut appliquer la célèbre qualification " d'individualités sans mandat ".

   * L'exemple d'une institution qui se généralisera, nous en sommes surs, vient d'être donnée par les intéressés responsables d'une grande maison de marbrerie et sculpture Parfonry et Lemaire, maison dont le siège est à Paris. C'est bien de ces mesures, ce bon exemple qu'il convient de prêcher la paix, d'arrêter la résistance brutale et d'encourager au travail ceux qui s'intéressent un peu au progrès de leur profession, qui s'intéresseront au maintien des établissements auxquels ils deviennent collaborateurs et dont ils ne sont plus, dans ce cas, des employés indifférents et passifs.. Nous nous associons de tout coeur aux félicitations qu'on ne peut que leur adresser de partout pour leur initiative pleine de bon sens. 

    7. Manifestement, cette marbrerie allait servir de modèle socio-économique et sa notoriété avait dépassé les frontières nationales. Elle devait être l’une des plus connues de Paris, même si le nombre de celles faisant de la marbrerie artistique se limitait à trois où quatre. Dans ce modèle de gestion, on retrouve ce qui sera considéré quelques années plus tard comme le fondement du radicalisme, favorisant plus volontiers la paix sociale que la lutte des classes. Ce nouveau mouvement politique, prônant le libéralisme social, sera défendu dès 1896 par le sénateur Léon BOURGEOIS, auteur de la mise en œuvre des retraites ouvrières et paysannes en 1905, futur Prix Nobel de la Paix en 1920. Et qu’on retrouvera comme témoin d’un mariage en 1911, aux côtés de Paul PARFONRY, le fils de François-Xavier (voir article : Paul est invité à un mariage). Et l'exemple donné par cette marbrerie sera repris par la suite dans des exposés académiques de professeurs d'économie, notamment au niveau de la Sorbonne.

  * Ce type de salaire, assurant un système de participation est rencontré dans les mines de Cornouailles et dans la maison de marbrerie de MM. Parfonry et Lemaire à Paris. Il consiste à concéder aux ouvriers, outre leur salaire habituel, tant pour cent sur le total des ventes de l'année, c'est-à-dire sur un fait extérieur et notoire, et non sur la somme des profits.

 

      La situation ne sera toutefois pas stabilisée de sitôt pour les ateliers Parfonry et Lemaire.  Il s'en suivra la courte guerre franco-prussienne4 qui aboutira à l'abdication de Napoléon III, suivie de l'une des périodes les plus sombres de l'histoire de France, à savoir La Commune de Paris5. Dirigée par les mêmes révolutionnaires-anarchistes, cégétistes avant la lettre, la révolte dans Paris sera favorisée par la main mise de ceux-ci sur la plus grande majorité des bataillons de la Garde Nationale6. François-Xavier PARFONRY, intégré depuis plusieurs années à l'un de ses bataillons, prendra la décision de ne pas suivre la majorité. Décision des plus sensées. Il avait compris que la société devait évoluer non dans la violence mais dans la concertation sociale. Cela lui permettra d'accéder rapidement, par la suite, à la nationalité française (voir article : Décret impérial n° 22.275). Pour la première fois un PARFONRY acquérait une autre nationalité.

      Avec comme corolaire à la situation, et comme un pied de nez à la crise subie, François-Xavier occupera à deux reprises (1875-1877,1881-1883) la direction de la Chambre syndicale patronale de la marbrerie, en axant ses efforts sur les aspects de formation, de concertation et de développement industriel. Et comme pour respecter le principe d'équilibre, les fondements  de la création de la CGT à partir de 1895, avaient été activés dans ces luttes sociales. Mais aussi les bases de ce qui deviendra le Parti radical, premier parti politique créé en 1901. La société française avait évolué radicalement sur la base des expériences douloureuses de toute cette période marquée par l'autoritarisme et la dictature entre 1848 et 1871. Pour preuve, la totalité des communards, qui avaient soit été emprisonnés, soit choisis l'exil, soit envoyés au bagne, seront finalement amnistiés en 1880, comme gage de tolérance et de reconnaissance des erreurs du passé. Une nouvelle période avait manifestement pris son envol7.

       En conclusion, François - Xavier PARFONRY n'a pas été seulement un remarquable marbrier et un industriel émérite et besogneux. Il a également compris qu'un commerce de haut niveau devait s'intégrer dans l'évolution de son temps. Il avait déjà été relevé précédemment que ce marbrier avait pris conscience de l'importance de la formation pour atteindre le niveau de qualité demandé. Sur le plan économique, et confronté aux réalités sociales des grèves de 1869, il a également mis en avant un modèle de gestion qui a été considérée comme pionnier pour l'époque. Il a ainsi développé la notion de " Participation aux bénéfices ", créant de ce fait un lien et un intérêt réciproque avec la main d'oeuvre nombreuse qui travaillait dans ses ateliers. D'autres concepts d'assurances sont également abordés, à savoir celles relatives aux accidents et aux pensions. Les ingrédients d'un modèle politique européen étaient en train de mûrir.

 

1 La bibliographie étant assez longue, la liste des documents de référence ne sera pas reprise au bas de cet article ;

2 Avec la maxime de PROUDHON : " La propriété, c'est du vol "   ;

3 Suite à une convocation en duel  entre son directeur Henri ROCHEFORT et le Prince Pierre Bonaparte, cousin de Napoléon III ;

4 De juillet 1870 au 28 janvier 1871 ;

5 Commune de Paris : du 18 mars au 28 mai 1871 ;

6 Selon les indications trouvées, 215 bataillons sur 254 refuseront de déposer les armes et s'opposeront à l'armée régulière dirigée par  Adolphe THIERS ;

7 Il faudra attendre près d'un siècle pour que la fibre révolutionnaire et anarchiste ne vienne de nouveau troubler la quiétude politique du pays et de Paris en particulier, aboutissant à expulser cette fois le symbole de la résistance française à l'occupant ; il n'y a qu'en France pour qu'une telle chose puisse se passer !!! ; 

 

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