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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 10:10

      L'histoire dont il est question ici est celle d'Albert PARFONDRY. C'est en fait l'histoire de quelqu'un qui est à l'intersection entre deux mouvements de migration, comme une sorte de témoin de ce qui fut l'apanage du développement depuis la nuit des temps.  Se déplacer non pas nécessairement pour aller à la rencontre de l'autre mais bien pour rechercher un travail, pour assurer la subsistance et la pérennité des siens.

      Albert est né dans le village de Tournay, à côté de Bertrix, dans le Luxembourg belge, le 3 juin 1881. Descendant de cette lignée qui avait du quitter la région d'Aywaille, en bordure de l'Amblève, terre qui fut le lieu d'installation d'un ancêtre il y a de cela bien longtemps. Wéry PARFONDRY, né à Aywaille en 1765, avait quitté son terroir. Il s'était marié à Tournay en 1794, y exerçant le métier de porteur de contraintes1, ce nouveau métier, annonceur de mauvaises nouvelles, inventé dans la foulée de la Révolution française. Wéry avait bien du traverser le Pont de Marie-Thérèse à Maissin (voir article : Alphonse, le médaillé olympique), comme de nombreux autres, avant de s'arrêter près de Bertrix pour y trouver du travail et fonder un foyer. La descendance s'y maintient pendant une bonne centaine d'années avant qu'un nouvel appel d'air se fit sentir en provenance de Paris. La capitale française bouillonnait d'idées nouvelles et de renouveau économique. Albert PARFONDRY, arrière - petit - fils de Wéry, né à Tournay en 1881, entama donc la deuxième étape de la migration vers le sud. Il se maria à Paris en 1912.

     L'histoire d'Albert aurait pu s'arrêter là. On aurait pu oublier ce qu'il était venu y faire à Paris. Travailler, on pouvait en être sur mais quel type de travail. Là ou s'arrête le travail du généalogiste, commence le travail de recherche sur la mémoire, s'efforçant de relier, comme un greffon, la partie visible à la partie cachée de l'arbre. Et ce que l'on découvre, c'est finalement la partie essentielle de l'histoire d'Albert.  Avec ses petites mains, il a collaboré à l'essor de l'industrie de l'automobile, l'un des nouveaux domaines de prédilection des Géo Trouvetout,  qui y trouvaient, comme de nos jours, une source d'innovations sans limites.
       L'automobile avait atteint ses premières lettres de noblesse, après les évolutions progressives du siècle passé. En 1891, la première voiture à moteur à explosion sera commercialisée. En 1899, la vitesse de 100km/h sera dépassée par la célèbre Jamais Contente, voiture électrique profilée de 1,5 Tonne2, conduite par le belge Camille JENATZY. De nombreux constructeurs virent ainsi le jour à la fin du XIXème siècle. Il y eut les plus célèbres (Peugeot, Berliet, Renault,...), mais aussi une multitude d'autres qui ne traverseront pas le siècle. En 1907, l'année de la course, le chiffre de 250 000 automobiles sera dénombré dans le monde.
     Au milieu de toutes ces émulations, la marque COTTIN - DESGOUTTES se fera son chemin.  Reconnue comme fabricant de voitures rapides, d'une très belle finition, quoiqu'un peu couteuse, elle acquerra son renom auprès du public en participant aux nombreuses compétitions qui étaient organisées. Elle venait de sortir en 1907 un nouveau modèle, une 12 CV de 2.5 L dont il fallait démontrer la fiabilité. Cette année 1907 marquera l'apogée de sa réussite avec de nombreuses victoires dans des courses de côte. La participation de la marque au Critérium de France devait venir confirmer l'extrême qualité de la production.
       Au travers d'articles du Journal Le Figaro, on y retrouve Albert PARFONDRY, participant à la course du Critérium de France, organisée au début du mois d'août 1907. Il fait partie de l'une des trois voitures de la marque COTTIN - DESGOUTTES, l'une des plus importantes écuries pour l'époque. Elles y sont inscrites, aux côtés des PEUGEOT et des de DION - BOUTON, autres marques réputées. Si la première voiture est conduite par l'un des deux patrons, Cyrille COTTIN en personne, Albert PARFONDRY sera le mécanicien de la troisième voiture, la numéro 21. La petite erreur d'écriture  dans le nom n'empêche pas de reconnaitre celui qui avait déjà été repéré précédemment comme mécanicien à la même période.

       Voici ce qu'en raconte, Frantz REICHEL3, l'envoyé du journal Le Figaro, tout au long de ses premiers articles.

    Le Figaro du 2 août 1907

    LE CRITERIUM ET LA COUPE 
......... Les trois Cottin-Desgouttes sont placées parmi les favorites; elles défendront la réputation de l'industrie lyonnaise. Les trois voitures sont tout à fait séduisantes,.... Durant la saison 1907, elles ont glâné trois victoires dans la course de côte de Limon est,une dans la course de côte de Montjeu, une dans celle du Val-Suzon, trois dans la course de la Provence sportive, une dans le meeting d'Hyères, et aussi dans la course du ballon d'Alsace, pour ne citer que ces succès.......... 

     Le Figaro du 3 août 1907

     LE CRITERIUM ET LA COUPE
       De Paris à Clermont-Ferrand
      La première étape du Critérium de France a été accomplie hier à une allure endiablée par tous les concurrents ; ce qui avait si bien commencé la veille eut un lendemain brillant. ......
     Trente-cinq voitures sont sorties à trente secondes les unes des autres au milieu d'un troublant tintammare de moteurs en marche et d'un assourdissant, hilarant et entraînant charivari de cornes et de trombinos. En dépit de l'heure matinale de départ - cinq heures - il y avait foule, une élégante foule de gens ......
      Le plus gros succès de départ a été pour M. Henry Debray, qui participe au Critérium et à la Coupe dans une limousine avec l'avant fermé....
      Parmi les 35 partants, les plus remarqués ont été les suivants :
        Le n° 4, PEUGEOT I ; conducteur, Louis Perret ; mécanicien : Salique ; voyageurs, MM. le  docteur Gimbert  et Carlier ;  poids en charge : 1700 kg ;
        Le n° 5, PEUGEOT II; conducteur , Louis Renaux; mécanicien : Broux; voyageur, .......
        Le n° 9, DE DION - BOUTON, .conducteur Baron de Marcay, ........  Le n° 10, DE DION - BOUTON, ........
        Le n° 11, DE DION - BOUTON, ......              Le n° 12, la 6-cylindres VINOT - DEGUINGANG,  ........
        Le n°15, la LORRAINE-DIETRICH, ........     Le n° 16, la GOBRON - BRILLIE, ........
        Le n° 19, la COTTIN - DESGOUTTES I, conduite par M. Cyrille Cottin ; .......
        Le n° 20, la COTTIN - DESGOUTTES II, conduite par M. Latune ; ....
        Le n° 21, la COTTIN - DESGOUTTES III, conduite par M. Francès ; mécanicien, Parfondri ; voyageurs, MM.   Baudry et Francès père ; poids en charge, 1,650 kilos.
        Le n° 36, la REGINA - DIXI I, ..... Le n° 37, la REGINA - DIXI II, ..... Le n° 38, la REGINA - DIXI III, .......Le n° 40, la E. BRILLIE, .......
     L'étape allait de Paris à Clermont - Ferrand par Melun, Fontainebleau; Montargis, Cosne, Nevers, Cannat et Riom, soit 415 kilomètres de routes magnifiques que les concurrents ont littéralement dévorés. Tous sans exception ont roulé à un train infernal ; Sorel, sur sa Lorraine - Dietrich, le baron de Marçay sur sa de Dion-Bouton, et Perret sur sa Peugeot ont abattu le parcours à 80 de moyenne à l'heure; les autres ont marché à l'avenant ........

     Les 35 partants ont atteint l'étape dans les délais qui leur étaient accordés, basés - je le rappelle - sur une moyenne de 40 kilomètres à l'heure. C'est la première fois qu'un pareil résultat est atteint avec un si remarquable ensemble ; pas une défaillance ne s'est produite; ce qui prouve la très satisfaisante mise au point de tous les véhicules en général et de ceux qui ont effectué des parcours plus particulièrement remarquables : les trois Cottin-Desgouttes qui, admirables d'égale régularité, ont fini en paquet; les trois Regina-Dixi qui ont marché pareillement,
.......
     Les 35 véhicules du Critérium reprennent ce matin la route; ils iront aujourd'hui de Clermont-Ferrand à Bordeaux par Rochefort,Montagne, Ussel et Périgueux, soit 377 kilomètres extrêmement accidentés.
       
     Le Critérium de France devait en principe se dérouler sur quatre journées, du 2 au 5 août 1907, avec arrêts successifs  à Clermont-Ferrand, Bordeaux, Nantes et Trouville. Malheureusement, à la fin de la seconde étape, peu avant Bordeaux, à Pompignac précisément, un accident entre une voiture où avaient pris place des journalistes, entra en collision frontale avec l'une des voitures participant à la course, la n°35. Bilan : sept morts et un blessé grave. En autorisant des passagers dans ces nouvelles voitures de course, sans ceinture de sécurité, on ne faisait évidemment que multiplier les risques en cas d'accident. L'erreur provenait de la curiosité  professionnelle des journalistes qui voulaient remonter la course pour s'approprier l'info en priorité. Il n'en fallait pas plus pour que le Préfet ne prenne la décision d'interdire la course. Cet accident mettra fin aux courses sur route. Elles se feront désormais sur routes fermées lors de rallyes ou en course de côtes très encadrées.

     En participant à cette course, Albert PARFONDRY nous confirme que son parcours parisien a bien commencé quelques années avant son mariage en 1912 avec Marguerite BRASSY. Si la marque COTTIN - DESGOUTTES, est lyonnaise à l'origine, elle s'était installée à Paris depuis peu. Manifestement, cette participation à cette course en 1907 est une confirmation comme quoi Albert PARFONDRY a survécu à la grave agression de février 1902, relatée par ailleurs (voir article : On a assassiné un Parfondry !!!).

       On ne peut dire si ce grave accident lors du Critérium a été la raison de la modification du parcours d'Albert. On note toutefois que FRANCES, le pilote de la troisième COTTIN - DESGOUTTES, n'apparait nulle part ailleurs dans le palmarès des nombreuses victoires de la marque, contrairement à COTTIN et LATUNE les deux autres pilotes4.  La marque COTTIN - DESGOUTTES poursuivra son développement et sa production. Ainsi, en 1913, à la veille de la première guerre, elle produira 450 voitures avec un personnel atteignant les 300 personnes. Albert avait du quitter à ce moment la société. La relation de ces événements se profile un peu plus cependant avec l'offre d'emploi qu'Albert a déposé dans le journal Le Gaulois du 10 mars 1908, et que nous avions déjà mentionnée dans le même article précédent. Albert, tout en cherchant un travail, ne semble pas disposé d'accepter la proposition la moins disant. Il met en avant le fait qu'il dispose de références, probablement, et pour le moins, une lettre signée de l'un des deux directeurs dont il a défendu la marque de voiture. On aimerait bien connaitre la suite de son parcours.

        Chauffeur mécanicien - Bon chauffeur plurivalent, 27 ans, désire place sérieuse, bonne réf. Albert Parfondry, 22, r. Duret

      Albert obtiendra la naturalisation française en 1934. De nos jours, son petit-fils a une nouvelle fois déplacé le centre de gravité de la lignée vers le sud, en s'installant dans la plaine du Médoc. En peu de temps, au regard de l'histoire de l'homme, d'Aywaille, au bord de l'Amblève, à Cussac-Fort-Médoc, au bord de la Gironde, après avoir traversé le pont Marie-Thérèse5, un nom s'est ainsi perpétué en ligne directe. Une de ces lignées qui démontre de la vitalité qualitative toujours actuelle de notre patronyme. Et l'année 1949 sera désignée manifestement comme l'année de la consolidation de ce patronyme. Un bon cru !!!

1 Porteur de contraintes : celui qui notifie les mises en demeure pour récupérer des impôts ; huissier de nos jours ;
Le problème du poids des batteries reste toujours de nos jours d'actualité pour permettre une plus grande autonomie ;
3 Frantz Reichel (1871-1932) fut ce qui l'on peut appeler un sportif accompli dans plusieurs disciplines (Cross-country, boxe, athlétisme, rugby) mais aussi un dirigeant important du sport français; pionnier de l'automobile et de l'aviation, initiateur de la rubrique sportive dans Le Figaro, Officier de la Légion d'honneur, Croix de guerre 14-18, reconnu dans la liste des Gloires du sport français ;
4  http://cottindesgouttes.free.fr/fr/DocBrowser.htm?title=Succès ;
5 Ce qui pourrait dès lors expliquer la propension de l'utilisation de ce prénom au sein de cette branche ;

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