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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 17:02

     Les étagères des placards nous avaient déjà fait redécouvrir les dictionnaires du grand-père (voir article : Les dictionnaires du grand-père). Plus volumineux,  plus compacts, plus attractifs, répondant plus à une curiosité, ceux-ci occultaient le reste de l'espace. Même si celui-ci était rempli d'autres découvertes, d'autres livres, il ne relevait pas à nos yeux du même intérêt.

      Il nous a fallu en quelque sorte digéré pendant un certain temps les volumineux dictionnaires du grand-père. Comme pour en apprécier par le toucher, par la lecture, par la vision, que le temps s'était écoulé suffisamment pour les jeter dans une autre dimension, celle qui insère les objets sur une autre échelle, celle de la mémoire, de l'histoire, du souvenir, voire celle qui les fait apparaître sur les brocantes, chez les antiquaires.

      Et après avoir suffisamment feuilleté ses pages descendantes de l'ère pré-virtuelle de l'humanité, l'oeil s'est petit à petit acclimaté à la lumière qui faisait ressortir tout le contraste et toute la différence de ce qui complétait ces étagères. Une sorte d'éventail des lectures auxquelles s'étaient astreints ceux de la lignée familiale qui avaient été forcés d'incorporer non pas nécessairement un savoir mais bien une manière de récit, de pensée où le verbe se marie avec l'histoire imaginée des personnages.

      Ces livres  nous avaient ainsi permis de retrouver ce qui avait du constituer les lectures de mon père Georges pendant ses jeunes années.  Un emploi du temps qui comme tous les jeunes, gravitant au travers des années d'humanités secondaires, n'était pas nécessairement volontaire et apprécié mais bien obligatoire et obligé. Ainsi, au milieu de ses quelques livres mythiques qui fleurent bon la bonne littérature française, on découvrait la seule série de livres écrits par un même auteur, pratiquement inconnu de nos jours, belge de surcroit.

      Cet écrivain se nomme Jean TOUSSEUL (1890-1944), pseudonyme découlant de son statut d'ouvrier-écrivain autodidacte. Originaire de Landenne, intégrée dans la commune actuelle d'Andenne, son oeuvre1 y décrit le plus souvent les paysages, les atmosphères et les gens de la région mosane. Ecrivain à caractère profondément régionaliste et pacifique, il refusera toute collaboration avec l'occupant au cours des deux périodes de guerre. Etait-ce par volontarisme où par obligation que Georges avait compulsé de nombreux romans de cet auteur wallon d'expression française ?  Difficile d'y répondre, même si on peut déceler dans cette lecture une vision régionale empreinte de beauté et de quiétude qui ne devait pas déplaire à Georges. Jean TOUSSEUL sera repris plus tard dans la liste des 100 personnalités wallonnes du XXème siècle2, publiée en 1995 par l'Institut Jules Destrée, dont le point de résonance sera axé sur la défense d'un mouvement et d'une identité wallonne.

      De son parcours à l'Ecole moyenne de Jodoigne, laquelle avait développé une section gréco-latine complète depuis 1927, un seul nom de professeur nous est parvenu, à travers les paroles de Georges. C'est celui de Michel BRIQUENEER, précisément son professeur de latin et de grec. Sans s'étendre dans une logorrhée assommante, il était toujours question de sa fin tragique.  Et surtout, avec le recul sur la vie, on peut penser de nos jours que la philosophie de ce personnage s'est diluée quelque peu dans le soma de Georges. D'une grande érudition, ce professeur avait accumulé toute une série de diplômes3 avant de se faire nommer en 1927 comme chargé de cours de latin et de grec.

      La grande singularité de ce dernier est d'avoir été un pacifiste convaincu, membre de la War Resisters' International4, organisation créée en 1921 et dont le symbole est le fusil brisé (Broken rifle). Pacifiste dans l'âme, il fut ainsi le seul à refuser de travailler sur un des principaux aérodromes (probablement celui de Beauvechain),  d'oµ partaient les stukas pour aller bombarder l'Angleterre5. Pour des raisons non élucidées, il fut abattu en 1944 au cours d'une promenade avec sa petite fille6. Apparemment, certains auraient vu en lui, par sa façon de penser, un collaborateur à l'occupant7, sans doute aussi par son refus de faire partie de l' Armée secrète où du Front de l'Indépendance8 .

      Georges a terminé avec fruit, en juillet 1939, ses humanités anciennes (section latin-grec) à l'Athénée de Jodoigne9, toujours dénommée Ecole Moyenne10. Comment ne pas y voir une liaison entre ces deux personnages de Jean TOUSSEUL et Michel BRIQUENEER. Vivant à la même période, ils ont pu se côtoyer. Tous deux pacifistes convaincus, ils auraient donc servis de pièces à conviction à Georges pour l'amener à consolider sa carapace d'adolescent. On peut en déduire que ce serait sur les conseils de son professeur que Georges aurait apprivoisé l'écriture de Jean TOUSSEUL. Une découverte qui nous donne, par ce simple raisonnement, une nouvelle façon du fonctionnement de Georges. Et qui pourrait expliquer sa propension à s'immiscer à plusieurs reprises dans le tissu associatif local, en y occupant systématiquement la présidence, sans passer par le travail préalable des petites mains. Comme pour pouvoir rester au dessus de la mélée en y jouant le rôle de modérateur, de consensus, en somme de pacificateur.

      Et comment ne pas y voir dans cet écrivain une sorte de fil d'Ariane prolongeant le lien entre générations. Ainsi, dans l'attente d'un contrat, peu après l'écueil de mon aventure congolaise (voir article :  Plus de laissez-passer pour le Congo !), j'ai enseigné, à peine deux semaines il est vrai, à l'Ecole moyenne d'Andenne, laquelle porte la dénomination de cet écrivain Jean TOUSSEUL.   

 

1 Son oeuvre la plus célèbre est "La saga de Jean Clarambaux ", constituée de 5 volumes dont le premier intitulé "Le Village gris", en est le titre le plus connu ;

2 Liste des 100 wallons du XXème siècle, sur le site http://www.wallonie-en-ligne.net/1995_cent_wallons/ ;

3 Docteur en philologie classique, Docteur en droit, en histoire, en philologie romane et philologie germanique ;

4 Internationale des Résistants à la guerre en français ; cette organisation, qui a eu des liens après-guerre avec le Mouvement de Gandhi, et active en de nombreuses occasions, existe toujours de nos jours ;

5 Article du journal Le Soir du 3 décembre 1996 : Un dico pour panthéoniser les prolos ;

6 Cette petite fille, Annie  BRIQUENEER, est décédée durant l'année 2012, à l'âge de 90 ans ; une piste pour redécouvrir un peu de mémoire est ainsi disparue ;

7 VERDICKT Marc (1993) : Athénée royal : 150 ans à Jodoigne, Imprimerie Genicot, Jodoigne ;

8 Armée secrète (AS) : seule organisation de la résistance travaillant directement avec le gouvernement belge en exil à Londres ; plusieurs élèves et professeurs de l'école moyenne de Jodoigne, membres de l'AS, sont morts en déportation ;

Front de l'Indépendance (F.I.) : organisation de résistance belge soutenue par le parti communiste ;

9 Diplôme et certificat de Georges PARFONRY , signé notamment par Victor HUSSIN, Préfet ; Emile CHARLOT, Notaire et Président de la Commission administrative ; Léon COUNE, professeur de français ; Edgard VOLON ; Anatole CHARLOT, professeur de musique ; ...

10 Le titre changera officiellement le 27 août 1947 avec l'Arrêté du Régent ;   

   

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