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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 15:24

      Un généalogiste ne se permet pas de mentionner des dates relevant de moins de 100 années, non par simple respect déontologique mais aussi pour satisfaire au droit de propriété intellectuelle qui ne permet pas de répertorier les individus les plus récents. D'un autre côté, un historien de la mémoire familiale dispose d'une plus grande liberté quand il relate des faits de vie en les intégrant au contexte de l'histoire, de l'évolution de la société. D'autant plus quand il se met en scène pour témoigner d'une période de l'histoire de la fin du XXème siècle.

      La récente émission " Les Belges du bout du monde " de ce 30 septembre 2012, consacrée à une compatriote et néanmoins homonyme, m'a juste rappelé  ma propre carrière africaine. La simple mention du mot "Elaeis" dans son CV, nom de l'hôtel qu'elle dirige à Pointe- Noire,  me faisait me remémorer non seulement des souvenirs mais aussi m'amenait à une réflexion sur le pourquoi et le comment de ce parcours africain. Une réflexion qui me semble appropriée et justifiée dans le cadre de ces articles qui se veulent instructifs. Et une façon de relater, au hasard d'un écrit, un moment de vie en adéquation avec les modifications géopolitiques qui étaient en train de s'opérer.

      Chronologiquement, cette histoire débute au début de septembre de l'année 1973. Au palmarès de la Faculté des Sciences Agronomiques de l'Etat à Gembloux, il est mentionné que Roland PARFONRY y a obtenu son diplôme d'Ingénieur agronome, orientation des régions tropicales et subtropicales, avec distinction. Dans la foulée de ce qui se déroulait habituellement depuis de nombreuses années, la possession d'un tel diplôme ouvrait le sésame pour une carrière Outre-mer sans difficultés. Héritage de cette colonie au milieu de l'Afrique, à cheval sur l'Equateur, qui continuait semble t-il, 13 années après l'accès aux indépendances, à absorber le consortium des scientifiques ayant bénéficié des cours des anciens de l'INEAC1.

      Une convocation dans les bureaux de la Société de Cultures au Congo, filiale d'UNILEVER, à Bruxelles, un interview quasi factuel avec Georges GODDING2, l'un des administrateurs, ancien de Gembloux de surcroit, un rapide contrôle médical, la panoplie des vaccins, l'achat de matériel et de vêtements au magasin des Colonies près de la Gare Centrale à Bruxelles, la préparation des malles, l'envoi de celles-ci  au port d'Anvers, un mariage organisé dans la foulée, et tout cela aboutissait à signer un contrat en date du 31 octobre 19733. J'étais désormais attendu dans les plantations de Binga, près de Lisala, situées au N.O. du pays, dans la province de  l'Equateur. Contrat dont bénéficiaient également mes deux collègues belges de la même section (Sylvain MORAS et Jean NANGNIOT). Contrat dont ne bénéficiaient pas par contre mes deux collègues étrangers, l'un en provenance d’Haïti, l'autre du Rwanda. Comme un relent d'apartheid qui subsistait après plus d'un siècle de colonialisme et de gestion patriarcale.

      J'allais pouvoir extérioriser les connaissances acquises au contact de tous ces anciens de l'INEAC, revenus, au lendemain de l'indépendance du 30 juin 1960, enseigner dans la prestigieuse école de Gembloux, autour du Professeur Ernest STOFFELS (1899-1973). Et parmi ces derniers, il y avait un vieux briscard, l'un de ces personnages qui, sans le dire, nous faisait comprendre qu'il avait avalé la vie, une sorte de mélange entre Haroun TAZIEFF, Théodore MONOD et Indiana JONES. Quelqu'un qu'on ne peut oublier à travers sa prestance, ses connaissances, son bagout, sa prose assez crue. Il s'agissait de Monsieur VANDERWEYEN Roger, celui qui fut le premier, semble t-il, à percer le mystère de la sélection de l’Elaeis guineensis, le palmier à huile africain. Voilà donc ce fameux Elaeis qui a servi de déclic pour écrire cet article. Dans son cours ronéotypé sur cette plante, qu'il donnait à Gembloux, VANDERWEYEN mentionne (p. 37) qu'il fait part de cette découverte dans le Rapport annuel de 1939 de la Division du palmier à Huile de l'INEAC. La guerre qui en suivra perturbera la publication officielle de l'étude dont le document ronéotypé4 se trouve de nos jours à la Chaire d'enseignement de l'ancienne unité de Phytotechnie tropicale à Gembloux. L'attribution de cette découverte rejaillira sur un certain BEIRNAERT, qui aurait tout simplement repris un résumé des conclusions du rapport précédent. Rendons donc à César ce qui lui appartient, selon la célèbre formule. Parmi ces quelques faits de gloire, il nous avait raconté qu'il avait demandé au roi Léopold III, lors d'une de ses visites en Indonésie 5, de conserver dans sa poche les graines de palmier que lui auraient montrés les chercheurs hollandais. Le protocole empêchant bien évidemment de redemander les graines, considérées à l'époque, comme un vrai trésor de guerre6.

      Quant à mon parcours taillé sur mesure, renouvelé de manière précise comme la roue du moulin à eau actionnant l'engrenage du concassage des céréales, il allait dorénavant devoir subir l'insertion de la petite pierre imprévisible qui grippait une si belle mécanique. Le Congo était dirigé depuis 1965 par le Général Mobutu. Celui-ci avait entamé un recours à l'authenticité dès l'année 1971, qui présageait à une plus grande main mise sur le pays. C'est ce qui arriva justement en cette fin d'année 1973. Les mesures de privatisation aboutirent à nationaliser tous les secteurs dont celui des plantations, en particulier celles de la Province de l'Equateur, proche de son fief de Gbadolite. Le sillon, scrupuleusement entretenu depuis la signature du traité de Vivi le 13 juin 188o (voir article : Emile PARFONRY, au milieu du conflit STANLEY-De BRAZZA), par les premiers pionniers faisant signer des concessions commerciales aux chefs indigènes, via le Comité d'Etudes du Congo, se voyait englué par l'arrivée d'un autre rapport de force. La belle mécanique, devenue un peu rouillée, n'avait pu résister aux multiples incertitudes de pouvoir ni aux nouvelles initiatives de changement de régime dans différents pays.

      Après la Conférence des non alignés de Bandung en 1955, après la nationalisation du canal de Suez par Nasser en 1956, après le discours de Dakar du Général de Gaulle d'août 1958, après la vague des indépendances des années 1960, après le coup d'Etat de Kadhafi en 19697, Mobutu se voulait être dans la lignée du renouveau africain. Mais surtout, il profilait son personnage de chef absolu en s'implantant dans la période la plus tendue de la guerre froide. Il creusait un nouveau sillon pour s'accaparer les richesses de son pays. Exit les programmes de modernisation de l'agriculture. La focalisation allait se porter sur ces matières minérales qui constituent le soubassement sur lequel le Congo est outrageusement installé.

      Avec un contrat devenu caduque, sur lequel pourtant le mot Congo avait systématiquement fait place au mot Zaïre, l'aventure était stoppée net avec comme simple compensation deux mois d'indemnités. J'étais arrivé au moment ou le " Congo de papa " prenait eau. Le souvenir de la lecture dans ma jeunesse de " Tintin au Congo " prenait une autre dimension. Tintin, le blanc, n'était plus vénéré, comme dans la bande dessinée. Il ne me restait plus qu'à chercher à rebondir sur ce nouvel état des lieux.

       Au final, d'avril 1974, date de mon premier engagement réel, à fin 2008, date de ma prise de pension, toute ma carrière fut orientée vers le continent africain. De nouveau, le parcours fut semé de quelques embuches car manifestement le monde  avait commencé à changer. Mais cela est une toute autre histoire encore trop récente. 

 

1 L'Institut pour l'Etude agronomique du Congo belge (INEAC) fut créé en 1933. Il fut considéré dans les années 1950 comme le meilleur institut de recherche agronomique sous les tropiques. L'INEAC s'appuyait sur un réseau de stations dont les principales étaient Yangambi, Gandajika, Mulungu, Mvuazi.

2 Georges GODDING (1916-2004) a été diplômé de Gembloux en 1940; il est le fils de l'avocat anversois Robert GODDING (1883-1953), qui fut  Sénateur, Ministre des Colonies (1945-1947), Président de l'INEAC et déjà Administrateur de la S.A de Cultures au Congo belge ;

3 Il fallait que je sois marié officiellement pour que mon épouse puisse suivre ; J'ai évidemment conservé ce contrat ;

VANDERWEYEN R. : Etude comparative des types "tenera" et "dura", in Rapport annuel 1939 de la Division du Palmier à huile, IIè partie, pp. 6-27, ronéotypé, Yangambi, 1940 ;

5 Léopold III effectua deux visites dans ce qui était appelé Indes néerlandaises, à savoir en 1929 et en 1932 ;

6 La sélection massale réalisée en Indonésie par les hollandais depuis le XIXème siècle avait permis d'obtenir une variété de palmier plus homogéne, avec une coque régulière et moins stérile à la fécondation (dénommée dura ) ; ce n'est que quelques années plus tard que la compréhension de l'hérédité du caractère controlant l'épaisseur de la coque fut  découvert par VANDERWEYEN à Yangambi ;

7 Chacune de ces étapes historiques mériterait un paragraphe explicatif complémentaire; il est demandé au lecteur d'en rechercher les informations via les moteurs de recherche habituels ;

    

   

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commentaires

Ergo André-Bernard 07/09/2016 17:52

Beirnaert (Chimiste Lv) était le chef du département Palmier à huile avec Vanderweyen et Henry comme assistants avant 1940.Durant la guerre, Henry passe au département des plantes vivrières, Beirnaert se tue en voiture et Vanderweyen devient de la sorte chef du département palmier à huile. À Gembloux, Vanderweyen est l'assistant de Stoffels qui est le maître des "tropicaux". Il a été envoyé jadis (avant l'INEAC) en Indonésie . Son enseignement était "poétique" et bourré d'anecdotes inutiles. Tous les 3 ans, tous les étudiants de la section "tropicale" et leur(s?) prof(s) faisaient un voyage au Congo et visitaient les principales stations de l'INEAC. Binga (SACCB) dont les HCB possédaient 45% des actions, travaillait en collaboration avec l'INEAC pour la production de graines. Les HCB avaient leur propre station de recherches à Yaligimba. Station de recherches qui dépendait directement du plantations'Group à London..