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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 17:03

      L'épisode du départ raté pour le Congo - Zaïre en 1973 (voir article : Plus de laissez-passer pour le Congo !) a provoqué un certain émoi dans mon entourage. Qu'allait-il advenir de mes velléités africaines après cette rupture imprévisible de contrat ? Avec mon diplôme d'agronome tropical pour principal bagage intellectuel et économique, il me fallait rebondir. Faire en sorte que ce parchemin me permette de poursuivre le chemin de ces anciens qui m'avaient transmis tout leur savoir. C'est cette recherche d'un nouveau départ qui fait l'objet de cet article. Avec toujours comme toile de fond cette relation avec des faits politiques externes qui ne cessent finalement de provoquer le destin.

    Une fois les malles récupérées au port d'Anvers, suite à ce départ contrarié, les joies d'un congé prolongé sans solde apparaissaient comme une crainte certaine. De petits contrats en missions de courtes durées me permirent d'arriver en fin d'année 1974.  Avec à la clef un passage par la Raffinerie de Tirlemont et la Société européenne des semences (SES)1 pour me permettre de développer une formation dans ce secteur agricole en expansion. Jusqu'à ce jour où le Directeur des Services Agronomiques de la Raffinerie tirlemontoise, Monsieur Ernest LOUMAYE2, un ancien de Gembloux, me rencontrant dans un couloir, me pose subitement cette question : Serais - tu intéressé par un travail au Maroc ?

     Voilà comment cette aventure marocaine à commencé pour moi. Une simple question a suffi pour me permettre de vivre une aventure professionnelle et humaine durant onze années. Mais pour bien la comprendre, il est impératif de la remettre, une fois encore, dans le contexte politique du moment. Pour s'apercevoir que la vie peut être influencée par le résultat de faits annexes et de rencontres imprévues. Et ce qu'on appelle trop souvent de hasard, n'est en fait que l'expression de ces faits et rencontres qu'il reste à concrétiser sans trop connaitre le contexte qui en provoque le déclic et le passage de proximité.

      Tout débute le 10 juillet 1971 au Palais royal de Skhirat, près de Rabat. HASSAN II,  le roi du Maroc, y organise une réception à l'occasion de son 42ème anniversaire. Cette journée fut marquée par un attentat cherchant à tuer le roi. Dans la lignée des coups d'Etats pacifiques perpétrés par Nasser en 1952 et Kadhafi en 1969 au détriment du roi Farouk en Egypte et du roi Idriss en Lybie, une partie de l'armée marocaine s'était mise à comploter en voulant cette fois éliminer le Roi. Organisée par les officiers de l'école des cadets, l'intensité de l'attaque provoquera le décès d'une centaine de personnes. Par chance, Hassan II eut, comme toute la famille royale, la vie sauve. Mais parmi toutes ces victimes on épinglera celle de Marcel DUPRET, l'ambassadeur de Belgique. Présent non par hasard vu son statut diplomatique, il n'aura pas la chance d'en réchapper3.

     En dehors de la répression au sein de l'armée qui fut sévère4, le roi devait veiller à rester le leader en conservant ses bonnes relations diplomatiques. La mort d'un ambassadeur méritait quelques égards à l'encontre de son pays. C'est ce que gèrera le Baron Roland d'ANETHAN, le nouvel ambassadeur de Belgique, nommé à titre extraordinaire et plénipotentiaire. En réponse aux fusils, la Belgique envoyait du gros calibre.

      Il convenait de faire reconnaître l'incapacité d'un pays de ne pas avoir pu protéger un représentant officiel d'un autre pays, invité à une réception officielle. La diplomatie prenait le pas après quelques temps sur les condoléances. Certains dossiers furent activés. C'est ainsi qu'une convention pour éviter la double imposition fut signée à Rabat le 4 mai 1972. Et dans la foulée, une autre convention spécifique mettait à disposition du Maroc 30 ingénieurs agronomes belges au sein du Ministère de l'Agriculture et de la Réforme agraire (MARA)5.

      Cette dernière convention n'était cependant pas le fruit d'un accord improvisé. Elle s'intégrait dans le cadre du plan de relance de l'agriculture marocaine qui visait à atteindre le million d'ha en irrigué. Principalement soutenu par la création de neuf grands périmètres irrigués, les Offices de Mise en Valeur Agricole (ORMVA) du Loukkos, de la Moulouya, du Gharb, du Tadla, des Doukkala, du Haouz, du Souss-Massa, d'Ouarzazate, du Tafilalt et la construction de nombreux barrages, ce programme était destiné à stabiliser les populations dans les campagnes, à augmenter le revenu, à accroitre la sécurité alimentaire nationale et à augmenter les productions. L'effort était tout particulièrement orienté pour promouvoir les cultures sucrières (betteraves et canne à sucre), pour valoriser les plantations d'agrumes, héritées de la période du Protectorat6, et pour intensifier le maraîchage, en particulier en primeurs pour l'exportation. Un véritable programme de développement agricole qu'on ne rencontre pas, hélas, très souvent. Une aubaine, une réelle opportunité pour un agronome lui permettant d'appréhender tout le contexte de la problématique au niveau du paysan, de l'administration et de la chaîne industrielle en aval de la production.

      C'est pourquoi, à l'exception de quelques planqués dans les Ministères à Rabat, la plupart de ces trente agronomes se retrouveront dans différents ORMVA. J'avais bien évidemment répondu favorablement à la requête de LOUMAYE. Mais quel était en fait le lien entre cette convention belgo-marocaine et LOUMAYE, travaillant pour la Raffinerie tirlemontoise ? En fait, l'un de ses 30 postes était destiné à assurer la promotion et la vulgarisation des cultures sucrières au sein du périmètre irrigué de la Moulouya7, considéré avec sa plaine des Triffas8, comme disposant de l'une des zones les plus fertiles du Maroc. Et l'élément clef prévu dans le cadre des aménagements agricoles  de ce périmètre reposait sur le développement de deux cultures sucrières récemment introduites : la betterave sucrière et la canne à sucre. Avec comme corollaire, la construction d'une usine, par la Raffinerie tirlemontoise, la SUCRAFOR, destinée à traiter ces productions et qui s'était érigée près de la localité de Zaio, dans la plaine du Zebra, au beau milieu de ce périmètre irrigué. Le poste qui m'était échu consistait donc à répondre au souhait de développement de ces deux cultures auprès des agriculteurs afin d'assurer un rapide approvisionnement de la sucrerie.

       Arrivé au Maroc via Rabat pour y remplir quelques formalités, je débarquai fin mars 1975 à la gare d'Oujda, réceptionné par Clément MATHIEU, pédologue de formation, l'un de ces trente belges déjà opérationnels à Berkane, siège de l'ORMVA de la Moulouya. Peu de temps après, je faisais la connaissance des deux autres belges y travaillant dans le domaine du génie rural : Jan Van LOOIJ et Pierre MARCHAL. De fait, il était temps d'en profiter. Selon certains, j'aurais été l'un des derniers à bénéficier du cadre de cette convention spécifique. Les postes avaient déjà été pourvus pour la quasi totalité.

       Le plus cocasse fut probablement ma première rencontre avec Monsieur ALAMI, le Directeur. Ce dernier avait manifestement pris connaissance de mon CV, qui était à ce moment, il est vrai, peu fourni. Il me gratifia de manière humoristique du titre de " touriste", allusion à ma période de trois mois au Ministère du Tourisme en Algérie en 1974, y travaillant pour un bureau d'études belge9. Mais aussi, allusion non détournée, pour dire qu'il n'appréciait pas mon affectation, non en raison de ses doutes sur ma capacité à répondre à la description de l'emploi mais bien parce que mon arrivée ne répondait pas à une demande de sa part. Il estimait, avec son chef du Service agricole, que les ingénieurs et techniciens marocains avaient la capacité d'effectuer le travail10. Ma formation à Gembloux allait de ce côté m'aider à répondre à ce défi. Sans oublier la gentillesse de mon chef de Bureau, Monsieur TOULALI, ingénieur marocain hispanophone, lequel avait compris la relative difficulté d'intégration qui m'attendait.

      Pour la première fois, je disposais d'un contrat d'une durée suffisante pour me permettre un peu plus de stabilité. Les emplois offerts dans ce type de coopération entre deux pays couvraient des périodes de deux ans. Ce qui n'empêchera pas de demander une mutation après une période de quinze mois11, trouvant un meilleur cadre de travail au service d'Othman LAHLOU, le dynamique Directeur du nouveau ORMVA du Loukkos, situé sur la côte atlantique, où je retrouvai Jean CHAPELLE et Rodney WATTEEUW. Au final, je renouvèlerai cinq fois, en arpentant, après la Moulouya  les terres de deux autres ORMVA, successivement celles du Loukkos avant de terminer dans le Tadla avec Jan Van LOOIJ, Luc CORLIER, André DEFLANDRE et André SERVAIS. Avec le temps, la convention commençait à se tarir dans les actes. Un dégraissage progressif avait débuté. Après cette dernière prolongation, il était temps de penser à d'autres horizons. Le 21 juillet 1985 précisément, je quittai définitivement le Maroc sur le plan professionnel, après avoir partagé un dernier repas avec mon ami espagnol Virgilio, dans sa propriété de Sakh Sokh, au milieu du périmètre irrigué du  Loukkos, là ou j'avais passé la plus grande partie de ma période de travail au Maroc. J'y reviendrai par la suite à de nombreuses reprises. 

      En conclusion, l'attentat de Skhirat de juillet 1971 a eu, sans conteste, un impact majeur au niveau de ma carrière. Les connaissances acquises progressivement me permettront de réaliser un parcours continu dans le domaine du développement rural jusqu'au jour de ma retraite à la fin de l'année 2008. Avoir entrevu 34 années plus tôt, la chance qui passait, non comme une étoile filante mais bien comme une heureuse sensation d'en profiter, c'est ce que l'on ne peut qualifier de hasard. 

 

Question subsidiaire

Pouvait - on envisager de reconstituer la liste complète de ces trente ingénieurs agronomes belges ayant travaillé dans le cadre de cette convention belgo -marocaine ?

Avec l'aide de Jan Van LOOIJ, le travail de collecte a pu être fait en grande partie.

En premier, ceux travaillant au MARA (Ministère de l'Agriculture et de la Réforme Agraire) à Rabat : BURHIN Yves (qui était par ailleurs le coordonateur de ce groupe assurant le lien avec l'ambassade) ; BAAR Michel, SPOIDEN Guy (+), VERMEULEN Rik, ROSSEELS Réginald, HAGHEDOOREN Léo, SANNEN Marc;

et au Centre des Expérimentations d'Hydraulique Agricole : CORLIER Luc, DAGNELIES Eric

puis pour les différents ORMVA

ORMVA de la MOULOUYA (Berkane) : Van LOOIJ Jan, MARCHAL Pierre, MATTHIEU Clément, BOISSACQ Alain, SMIDT Pierre, PARFONRY Roland (partim);

ORMVA du TADLA (Fquih ben Salah): DARDENNE Jacques, GERARD Thierry (+), De JAEGER Marc ;

ORMVA du LOUKKOS (Ksar el Kebir) : CHAPELLE Jean, WATTEUW Rodney (+), PARFONRY Roland (partim);

ORMVA du SOUSS-MASSA (Agadir) : LAUTER Clément ;

ORMVA du HAOUZ ( Marrakech) : GAMBART ... ;

ORMVA du GHARB (Kenitra) : PUISSANT Philippe, BOURGE Jean-Jacques, MAES Raymond ;

Il y avait aussi quelques agronomes spécialisés en foresterie, mais je ne pense pas qu'il faisait partie de la même Convention de Coopération  : Van HONSEBROECK Edmond, TASSE Francis, QUESTIENNE Philippe, ...... ;

 

1 Société européenne des semences (SES) : à l'époque, une des principales sociétés de sélection et de multiplication de semences de betteraves  dont la célèbre variété TRIBEL ;

2 LOUMAYE Ernest (1925-2011) est un ancien de la Brigade Piron et a été l'un des membres fondateurs de la création du Parc Naturel des vallées de la Burdinale et de la Méhaigne ;

3 HASSAN II aura encore la barakka de sortir vivant d'une seconde tentative d'attentat le 16 août 1972 lorsque son Boeing, revenant d'une visite en France, sera mitraillé par des avions de chasse de l'armée marocaine ;

4 Dix militaires hauts gradés furent envoyés illico au peloton d'exécution ;

5 Convention qui ne sera signée à Rabat que le 19 octobre 1976 ;

6 Le Protectorat est le régime politique instauré par le traité franco-marocain signé par le sultan Moulay Hafid  à Fés et qui perdura de 1912 à 1956 ;

7 L'ORMVA de la Moulouya a été créé par décret en 1966 ; situé à l'Est du Maroc, à proximité de la frontière algérienne, sa superficie en grande et moyenne hydraulique atteint 76100 ha ;

8 La Plaine des Triffas est la composante principale de l'ORMVA de la Moulouya avec 36 000 ha ; elle a été aménagée par les colons français dès le début du Protectorat, afin de promouvoir en particulier les agrumes ;

9 Pour le bureau d'études STONDU NV qui avait obtenu un contrat pour les aménagements extérieurs du nouvel hôtel El Aurassi à Alger en cours de construction ;

10 Avec le recul, il apparait probable que ce serait la Raffinerie tirlemontoise, elle-même, qui aurait demandé l'ouverture de ce poste dans le cadre de la convention belgo-marocaine, suite à la rupture de contrat assignée à son propre agent de vulgarisation, Monsieur WYAUX ; ce qui expliquerait la question que m'avait  posée Ernest LOUMAYE et surtout la réaction du Directeur de l'Office de la Moulouya ;  on ne pouvait  mieux démarrer dans un tel poto - poto ;

11 C'est pendant cette période de 15 mois que j'aurai l'occasion de  suivre les évènements de la Marche Verte, lancée le 6/11/1975 par Hassan II , pour lui permettre de conquérir la région du Sahara occidental occupée par les espagnols ;

 

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commentaires

andre wyaux 25/12/2015 11:39

Je viens de lire tout à fait par hasard votre article sur le Maroc et la coopération belge!Cela m'a beaucoup amusé ! ! J'ai passé pres de 11 années au Maroc : une première periode a Sidi slimane comme chef de la subdivision agricole au cours de laquelle a été créé l'OMVA ,office auquel j'ai été incorporé en qualité de chef du bureau betteravier !j'ai quitté le Maroc en avril 1964 à la demande de Ernest Loumaye,,pour prendre en charge dans la région du Fars (Iran) le programme d'amélioration de la production betteraviere!j'y suis resté près de 5 ans! Retour à Tirlemont ,pour ensuite être chargé de l'étude agro-économique relative à l' implantation d'une production sucrière ( bettevave-canne);une fois la décision de construire cette usine mixte à Zaio,j' ai été nommé chef du bureau des plantes sucrieres! De cette période difficile,j'aurais beaucoup à dire!!!!!beaucoup de choses dont vous n'avez jamais eu connaissance ! !je suis rentré en Belgique pour y poursuivre ma carrière toujours à la RT! au coursde laquelle j'ai réalisé diverses missions de plus ou moins longues durées ,notamment (Portugal,Australie,Chili) et ce pour l'implantation de la culture de la chicorée a laquelle j'ai participé activement et préalablement en Belgique! Mais cela ...c'est une autre histoire !Salutations. André Wyaux.

PARFONRY 16/01/2016 08:55

Merci pour le commentaire. Je vous ai rédigé une réponse directement sur votre adresse mail.