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16 octobre 2015 5 16 /10 /octobre /2015 16:58
Coupes gagnées par Georges, le colombophile, en fin de carrière

Coupes gagnées par Georges, le colombophile, en fin de carrière

Médailles à titre de reconnaissance de la R.F.C.B (Royale Fédération Colombophile Belge) à Emile (François) PARFONRY (à gauche) et à Georges PARFONRY (à droite)

Médailles à titre de reconnaissance de la R.F.C.B (Royale Fédération Colombophile Belge) à Emile (François) PARFONRY (à gauche) et à Georges PARFONRY (à droite)

      Les articles de ce blog mélangent, de façon aléatoire, les personnages, les siècles, les lieux, au gré des découvertes mais aussi des sensations de celui qui les rédigent. Un aspect de sujets fourre-tout sans hiérarchie, découlant de la méthode de travail utilisée.

    La récente édition du livre Quelle famille.2 ! (voir article : De Neerheylissem à Briou, une famille bien française), faisant suite à une précédente moins importante (voir article : Une vraie histoire de famille expliquée), est en soi la preuve qu'une certaine maturité dans les idées, sur le parcours de ces personnages, sur l'histoire de ce patronyme, sur la géographie de ces lieux est en train d'être atteinte. Après avoir fermenté durant sept années, au travers de plus de 300 articles, le chemin de la finition, de la compréhension, de la délivrance apparaît. Les découvertes ne se feront plus avec la même intensité. Les clefs semblent être désormais suffisantes pour tirer la chevillette et faire tomber la bobinette de cette maison, remplie d'histoires. 

  Raconter la vie des personnes qui nous ont précédés constitue un acte de transmission permettant de découvrir le contexte sociétal et de sauvegarder la mémoire familiale et historique. Du moins, certains aspects de cette mémoire. Ceux qui finalement sont restés encrés dans nos souvenirs. 

   Dans la biographie qui m'a été concoctée dans ce livre, il est précisément mentionné que je suis issu d'une lignée de colombophiles. Quoi de plus normal dès lors que de rebondir sur ce rapport avec un sport populaire, popularisé par la bande dessinée Le Vieux Bleu1 et par l'expression Les convoyeurs attendent2sans oublier de rappeler de l'importance accordée aux pigeons lors des guerres. De plus, la Belgique, et la région liégeoise en particulier, est considérée comme le berceau de ce sport.

   L'histoire a débuté peu après 1945. Proche de sa retraite, Emile, l'instituteur, y trouvait une occupation pour utiliser son futur temps libre. Il fut un colombophile passionné tout au long de sa vie, fréquentant le café Poisman puis le café Renaissance où étaient réalisés les enlogements. Passion qui résulte très certainement de l'un de ses amusements favoris au cours de sa jeunesse. Cela constituait à peindre la carapace des hannetons et à les lächer un peu plus loin afin d'observer leurs retours3. Le nombre de volières dans lesquelles il élevait  ses nouveaux bleus n'a jamais cessé de rythmer sa passion. Il s'activera à réaliser manuellement les classements des concours sur de grandes feuilles, comportant de nombreuses colonnes de chiffres. 

     Jusqu'en 1995, soit durant un demi-siècle, les pigeons ont ainsi rythmé la vie familiale, que ce soit à Beauvechain, puis dans une maison à Auvelais, choisie parce qu'elle disposait d'un pigeonnier dans le grenier, avant de terminer dans la nouvelle habitation à Tamines, là ou impérativement le pigeonnier fut construit en premier pour permettre une acclimatation rapide des volatiles. Georges,  le fils, peu motivé au départ semble t-il, pour s'impliquer, a finalement relevé le défi, allant jusqu'à devenir Président de la Société colombophile (voir article : Georges, le colombophile).

    Je ne sais si cela a été une chance pour moi. Vivre pratiquement jusque l'âge de mes 24 ans au contact des sensations ressenties, d'un mode de vie ciselé par les concours, des expressions formulées autour de ce sport, n'a jamais été perçu comme une obligation pour en poursuivre sur une 3ème génération. Pensez - donc, les vacances étaient quelque chose d'inconcevables dans ce milieu. Et le repos du dimanche était carrément utopique vu que les lâchers pouvaient se faire très tôt. Espérer que j'apporte une aide quelconque, alors que je devais, sans trop le faire paraître, gérer ma courte nuit de sommeil, devenait trop héroïque. Sans compter, mes absences pour aller prendre l'apéro avec les copains et copines au Café Caméo des Alloux, profitant d'une heure du repas incertaine, compte tenu d'un timing élastique d'arrivée des pigeons. Honnêtement, je crois que, pendant toutes ces années, j'ai du approcher moins de dix fois un pigeon dans son colombier. Remerciant donc mon père de ne m'avoir à aucun moment forcé la main. 

      Un sport, héritier en quelque sorte de ce droit seigneurial octroyé aux propriétaires de ces châteaux-fermes, autorisés à disposer d'un colombier au-dessus de l'entrée principale. Les colombophiles avaient conservé cette prestance, cet air faussement aristocratique, qui faisaient oublier leurs tabliers de travail, le raclement journalier des fientes. Le nombre de bonniers était remplacé par le nombre de pigeons pour attester de l'importance de l'élevage. La séquence du dimanche matin, entre avril et octobre, aurait pu servir de sujet pour un sketch. Dès l'aurore, les communiqués colombophiles, diffusés, par la radio nationale, d'heure en heure, ne laissaient aucune place à la conversation. Je mémorisais de la sorte toute une série de localités inconnues, réparties sur des lignes de vol que les pigeons devaient en principe suivre. Cette litanie de noms de localités constituait en quelque sorte la seule ouverture sur le monde de tout ce petit microcosme. Dans un jargon austère pour le profane, une speakerine lisait des notes très codées, du genre4: Momignies, couvert, 25 km/heure, W à SW, Bogaert à partir de 7h 30, Transcona à partir de 8 heures5

     Sport reposant sur le sens d'orientation des volatiles, la capacité de développer un palmarès honnête ne dépend pas vraiment de cette seule aptitude naturelle. Le bonus pour faire partie de l'élite est régi par trois axes essentiels. Le premier est basé sur la monogamie du pigeon et la participation active du colombophile à sa vie amoureuse. En complément de l'accouplement obligatoire en matière de sélection, le veuvage est l'un des termes les plus prisés dans cet environnement. Il consiste à séparer le couple pendant la semaine avant de présenter la femelle au mâle quelques minutes. En espérant que l'émoi contracté favorisera un retour rapide de ce dernier. Le deuxième axe repose sur la nourriture. Un colombophile averti ne se contente pas vraiment des graines de céréales et des mélanges vendus dans le commerce. Il ajoute, sans complexe, comme potion magique, des décoctions de toutes sortes, mais aussi quelques graines de chanvre (il kiffe le pigeon) pour stimuler l'ardeur de son protégé. Et pour compléter ce tableau, le pigeon se verra empêcher, au retour d'un vol d'entrainement quasi journalier, de se poser, quitte à tournoyer un certain temps afin de favoriser sa musculature. Au final donc, beaucoup de similitudes dans la préparation entre le pigeon et un coureur cycliste pour en arriver au plus haut niveau. Même en connaissant de mémoire l'ascension du Mont Ventoux, un coureur comme Richard VIRENQUE n'aurait pas été assuré d'arriver le premier. Il en est de même chez les coulonneux.

   Le plus décevant finalement, ce sont tous ces termes spécifiques à ce sport populaire qui n'ont pas obtenus un droit d'asile dans les dictionnaires. Que ce soit coulonneux6, pigeonniste, constateur7, enlogement8, clapettes9,...., tous sont ignorés. Contrairement à certains termes de golf tels que fairway, par, tee, putt,... sport bénéficiant d'une plus grande bienveillance malgré sa terminologie typiquement anglaise d'origine. Comme pour signifier que, malgré son expansion internationale10, le caractère populaire et peu avenant de la colombophilie ne peut rivaliser avec la technique, le charisme avoué des meilleurs golfeurs et la spirale ascendante de ces pratiquants.

    De toute cette époque, il n'a été conservé que deux coupes et deux médailles11. Le reste est parti dans les oublis des déménagements. Hélas, aucun des résultats de ces concours, publiés sur des feuilles très larges, nous sont parvenus. Probablement les deux dernières coupes attribuées à Georges, venant couronner un loisir assumé avec dévouement et passion. On peut y lire successivement :  

     Prix du dévouement. Conseil sportif Sambreville 94 12

    Champion de vitesse et de Demi Fond. Champion général.

      De toute cette époque, il ne nous reste que quelques photos. Pour compléter l'article et en montrer des moments de vie, elles sont ajoutées ci-dessous. 

photo 1 : Emile, l'instituteur, à Beauvechain, tenant un pigeon de la manière la plus conventionnelle, les pattes maintenues entre l'index et le majeur (avec le pigeonnier en arrière plan); vers 1953 ;

photo 2 : Georges, à Tamines, rentrant dans le colombier pour aller constater un pigeon revenant d'un concours; vers 1980 ; (n.b. : les clapettes sont bien visibles, au-dessus,  à chacune des entrées du pigeonnier);

photo 3 : présence insolite de pigeons en bordure de la pelouse, au pied du pigeonnier ;

photo 4 : autre présence insolite et rare de trois générations; Georges à gauche (tête uniquement), Roland (avec le poignet et un bras cassés suite à un accident de voiture dans les gorges du Zaïer au Maroc) et François ; été 1985 ;

photo 5 : réunion de colombophiles à l'abbaye de Brogne (St Gérard) ; Georges, Président de la Société L'Indépendante de Tamines, et son épouse à gauche, en face : Jean WIART, Président provincial de Namur ; vers 1990 ;

 

1 WALTHERY François et CAUVIN RAOUL, Le Vieux Bleu, Marcinelle, Ed. Dupuis, 1980, 48 pp. ;

2 Les convoyeurs attendent : film de Benoit MARIAGE avec Benoit POELVOORDE et Bouli LANNERS (1999) ;

Cette pratique est similaire à celle utilisée avant la découverte de la bague de caoutchouc en 1888; les pigeons étaient marqués par des tâches de couleur ;

4 Extrait du livre Les convoyeurs attendent, de Françoise LEMPEREUR, éditions DUCULOT et RTBF, 1990, 195 pp. ;

5 Ce qui signifie : A Momignies, lieu du lâcher, le temps est couvert avec des vents de 25 km/h, de direction W à S-W; (vu que la ligne de vol présente une météo correcte), le convoyeur Bogaert lâche ses pigeons à partir de 7h30 et le convoyeur Transcona à partir de 8h. ;

6 Coulonneux : Mot, originaire du wallon, désignant le colombophile ;

7 Constateur : Appareil permettant de contrôler l'heure d'arrivée du pigeon  en introduisant la bague plastique placée sur la patte dans une capsule métallique ;

8 Enlogement : Local généralement situé à l'arrière d'un café, où l'on emmène les pigeons pour le concours en les mettant dans des paniers après avoir misé une somme d'argent ;

9 Clapettes : Système de tiges métalliques permettant au pigeon d'entrer dans le pigeonnier sans pouvoir en sortir ; 

10 Le Japon et Taiwan furent pendant de nombreuses années des acheteurs importants de pigeons belges ;

11 Les deux médailles portent la même mention sur les deux faces (LA R.F.C.B. A TITRE DE RECONNAISSANCE A ......., sur l'une et une empreinte d'une personne debout sur un socle avec un pigeon posé sur sa main droite, sur l'autre face) ;

12 Georges PARFONRY (1920-2006) s'est retiré des concours de manière définitive en 1995, lorsqu'il s'est installé, avec son épouse, dans un appartement  à Auvelais ;

   

Ils ont été des coulonneux
Ils ont été des coulonneuxIls ont été des coulonneux
Ils ont été des coulonneuxIls ont été des coulonneux
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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 12:58

   S'il y a bien un coin de vie qu'il est difficile d'aborder, c'est bien celui de l'adolescence. La période la plus secrète, la plus personnelle, la moins professionnelle, la moins résiduelle, la plus cachée ne laissait, jusqu'à l'apparition des réseaux sociaux, que bien peu d'espace dans les bibliothèques et dans les souvenirs familiaux.

  C'est donc une énorme surprise que de retrouver une simple photo jaunie qui ouvre à notre connaissance cette période de l'adolescence d'un des personnages de cette saga. Loin d'être un inconnu pour moi car il s'agit de Georges, mon père. Nous l'avions récemment retrouvé, via son menu de communion solennelle, à l'entrée de cette période qui favorise, dit-on, la prolifération des boutons (voir article : Un menu de communion très copieux)

    Sur cette photo, on découvre un personnage féminin, grande et mince, d'un style vestimentaire qu'on peut qualifier de chic et bon genre. Elle est photographiée devant un monument imposant difficilement identifiable. Sur les quatre côtés de la photo, on peut y lire ce qui doit être le mois et l'année de la prise de vue. Nous sommes en juillet 1937 mais pas nécessairement de ce côté de la Mer du Nord. La date se lit et se prononce plutôt July One thousand nine hundred and thirty seven. Car première surprise, on se trouve vraisemblablement devant une personne qui réside sur l'autre rive de la Manche, quelque part dans le Royaume de sa Gracieuse Majesté britannique.

   Qui est-elle ? Comment cette photo s'est-elle retrouvée parmi l'une de ces boîtes à biscuits en fer dans lesquels mes parents en avaient rassemblés pèle mêle plusieurs dizaines couvrant une partie importante de leur vie respective et commune. Cette photo a du d'ailleurs échapper à ma perspicacité, ayant fouiné à plusieurs reprises dans ces boîtes au cours de ces dernières années. La confondant indéniablement avec la série des photos que ma mère avait rassemblées sur ses amies d'adolescence. 

    C'est à la lecture du verso qu'une autre surprise vint s'ajouter. Ecrit à l'encre, dans le coin supérieur gauche, en oblique, on peut découvrir l'intitulé suivant :

               Elizabeth Cundy   Age 15      1937

              To a Dear Friend    Georges Parfonry

    En 1937, âgé de 16 ans, Georges suivait les cours de l'Athénée de Jodoigne, section gréco-latine. Voilà finalement tout ce que l'on pouvait dire sur lui. 

   En découvrant le verso de cette photo, la question qui en découlait, par rapport à mon travail de mémoire, s'avérait simple. Y avait-il un inconvénient, une indiscrétion, un obstacle à la faire paraître sur ce blog ? Ce n'était pas une amie d'adolescence de ma maman. Y avait-il une attitude irrévérencieuse de montrer cette information ? 

    Nullement selon moi. Georges, comme tous les adolescents, aime se faire des amis et amies. Tout au plus, peut - on parler d'un flirt de vacances, d'une rencontre imprégnée d'émotions. En somme rien de bien disparate par rapport à n'importe quel adolescent. La seule différence, c'est que Georges nous a laissé, non des preuves, mais une trace de cette période de sa vie. Trace qui fait partie intégrante d'une vie normale mais qui reste malgré tout assez rare à découvrir. Ce qui rend par conséquent cette photo très forte, très parlante en tant que témoignage assez unique de cette période de l'adolescence peu avant la guerre. Un rapport manifeste avec le contexte sociétal de ce blog, l'une des charnières dans le descriptif des articles. 

Photo et message d'Elizabeth CUNDY de juillet 1937Photo et message d'Elizabeth CUNDY de juillet 1937

Photo et message d'Elizabeth CUNDY de juillet 1937

    Les seules questions académiques que l'on peut se poser sont au nombre de trois.

1. Qui est cette Elizabeth CUNDY ?

On retrouve ce prénom et ce nom dans certains arbres généalogiques sans véritablement pouvoir faire un lien. Il est toujours présent de nos jours. Si elle vit encore, elle devrait avoir 93 ans.

2. Devant quel monument, Elizabeth CUNDY, est-elle photographiée ?

Dans un premier temps, et vu la version anglaise de la date, on peut imaginer qu'elle a été prise en Angleterre. Comme alternative, et j'enclin à la privilégier, on pourrait envisager que Georges ait pris lui-même cette photo (Bruxelles !!) qui aurait été développée par la suite en Angleterre. 

3. Quelle circonstance est à la base de cette rencontre ?

Sachant que Georges n'a jamais mis les pieds en Angleterre et que son maniement de la langue anglaise était certainement très inférieur à celui du néerlandais (plus exactement du patois flamand de la région de Tirlemont), l'opportunité qu'il ait été un Dear Friend est assez étonnante1. Les explications, qui seraient apportées sur cette dernière question, nous sembleraient les plus constructives pour permettre de cerner d'un peu plus près Georges.

   Le seul lien explicatif, à ce jour, réside dans son affection qu'il portait à son professeur Michel BRIQUENEER (voir article : L'influence de l'école moyenne de Jodoigne). Avant d'enseigner le grec et le latin à l'Athénée de Jodoigne, cette personne était avant tout membre de la War Resisters' International , organisation pacifique dont le secrétariat est basé à Londres. De plus le nouveau Président, désigné en cette année 1937, est précisément un anglais répondant au nom de Georges LANSBURY, originaire du comté du Suffolk, et ancien leader du Labour Party. Lien, à vrai dire, assez ténu entre Georges et Elizabeth CUNDY, la piste me semble toutefois plausible. 

Des réponses aux trois questions sont attendues sur la base des maigres indices énoncés. Y a t-il encore quelqu'un qui connait ou a connu cette Elizabeth CUNDY ?

   Extrapolant le cadre et la période de cette photo, une simple réflexion m'amène à me dire que les seules traces de mon adolescence risquent d'être confinées uniquement dans ma mémoire et donc destinées à ne pas être transmises. Si c'est le cas, doit-on se résoudre à laisser flou cet espace de libertés ? Car toute initiative d'écriture de ma part ne serait que pure vanité. Pourquoi s'efforcer de transmettre des soi-disantes preuves alors que l'environnement n'a pas jugé utile de laisser des traces ? Du moins, c'est ce que j'en ressens.

  Par contre, avec le développement des réseaux sociaux, les traces risquent de ne plus être des moments inédits assez ponctuels mais plutôt des tranches répétitives qui s'accumulent comme des preuves parfois un peu gênantes. 

 

1 Pour Georges, la langue anglaise se résumait dans l'expression : Tu écris caoutchouc et tu prononces Elastic (ou l'inverse) ;

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14 juillet 2015 2 14 /07 /juillet /2015 12:39

  La nourriture reste un des éléments privilégiés de la convivialité. Depuis la nuit des temps, le partage autour d'un bon repas a toujours servi de lieu de réjouissances. Si le repas de Noël constitue de nos jours l'un des moments phares de ce partage de nourriture, d'autres occasions remplissent ce rôle d'affuter nos sens du goût, de la vue, de l'odorat, voire du toucher. Seule l'ouïe ne semble pas être conviée à ce partage.

    Même si beaucoup de ces repas rassemblent en petit nombre des membres proches d'une famille, ils coïncident le plus souvent, pour une échelle d'invités plus importante, à une fête religieuse. Force est de constater que l'héritage des philosophes grecs, pérennisé au travers du siècle des Lumières, ne s'est pas beaucoup appesanti sur ce genre de bonheur terrestre. Promouvant les connaissances et luttant contre l'obscurantisme, ils ont laissé en quelque sorte la voie libre aux célébrations festives lors des sacrements divins. 

   De ma jeunesse passée dans ce Brabant wallon de l'est, terre de nos aventures généalogiques, le souvenir du repas de la Pentecôte, le jour de la procession à Sainte Ragenufle1 dans le village d'Incourt, dans la famille de ma maman, est ainsi resté comme un héritage. L'un de ces instants où la notion de repas ne se limite pas à un simple casse-croûte. Le credo de favoriser ce qui est facile et rapide, ayant donné de nos jours le turbo aux barbecues et autres fondues, ne faisait pas encore partie du vocabulaire de nos aïeux. Un repas familial devait être non pas copieux mais très copieux. Quitte, vu les longues périodes en position assise, à alimenter les débats dans les domaines que n'ont pas manqué de reproduire Les Chevaliers du fiel dans leur Repas de famille. Hélas, aucune photo, aucun document ne permet aujourd'hui de donner une représentation de ces journées. 

    La découverte d'un menu de communion solennelle, celui de mon père en mai 1931, soit quelque vingt années avant les agapes de la Pentecôte, apporte malgré tout les éléments constitutifs d'un tel repas. Sa lecture nous permet de se replonger dans ce monde du terroir qui n'a plus de prises sur notre rythme de vie.

Menu pour la  Communion Solennelle de Georges PARFONRY en mai 1931 Menu pour la  Communion Solennelle de Georges PARFONRY en mai 1931

Menu pour la Communion Solennelle de Georges PARFONRY en mai 1931

    Un tel repas, comportant plusieurs plats consistant à base de viandes, ne pouvait s'étaler que durant de nombreuses heures. Débutant vers midi, peu après la messe de communion, il se poursuivait généralement jusque minuit. Interrompu cependant en son milieu pour permettre aux hommes des fermes d'aller traire leurs vaches et aux femmes, du moins pour certaines, d'aller changer de robe. 

    La lecture du menu peut être source d'interrogations de nos jours. Aussi, grâce à l'une de mes dernières invitées sur ce blog, l'énoncé des différentes strates du menu est devenu un peu plus explicatif. La fille des restaurateurs du château d'Agimont, devenu manoir, possède l'expérience de ces repas. Elle a vu ses parents gérer l'un de ces lieux de la gastronomie pendant plusieurs décennies. Pour la petite histoire, ce château a été occupé entre 1931 et 1939 par le Comte de Paris et sa famille2. Situé sur un piton rocheux avec vue imprenable sur la France, il permettait de suppléer à la loi d'exil qui l'empêchait de revenir sur le sol français3.

    Décomposé en une dizaine de plats, allant du hors d'oeuvre jusqu'au café corsé, la première surprise réside dans l'absence d'apéritif. Pas question de trainer avec ce genre de gâterie. Inutile de perdre du temps à faire connaissance entre les invités, étant de la même famille, voire du même village. Et aussi parce que la faim devait tenailler les estomacs. La première traite des vaches avait eu lieu très tôt et on se présentait avec dans le corps un maigre petit-déjeuner. Une fois l'hostie ingurgitée, le repas démarrait presqu'aussitôt avec en enfilade trois entrées successives. 

    Après un Hors d'oeuvres variés, pour caler les estomacs, en fait composé uniquement de légumes, on proposait dans la foulée une Crème d'Argenteuil élaborée à partir d'un bouillon préparé avec la partie fibreuse des asperges, et bonifiée avec des jaunes d'oeufs et de la crème fraîche. Et on terminait par des Barquettes Saint Georges, appellation un peu plus élaborée des Bouchées à la Reine, agrémentée du prénom du communiant du jour, comme une attention prodiguée vis à vis de ce plat qu'il devait apprécier. Et qui explique pourquoi je n'ai pas eu d'autre choix d'insérer cette préparation dans la liste de mes menus préférés par la suite. 

   Après ce trio de prima piatti, on passait au premier plat sérieux, ou on retrouve la trilogie Viande - Pomme de terre - Légumes. Un bon morceau de boeuf du terroir (Coeur de filet de Boeuf rôti), associé avec un ensemble de légumes du jardin (Bouquetière) et des pommes de terre sautées à la poêle (Pommes fondantes). De quoi rassasier tous les convives avant de leur servir un petit régal apprécié déjà en son temps à la Cour du Roi de France. Après la partie fibreuse des asperges utilisée en début de repas, il était urgent de s'inquiéter de la partie fondante de celles-ci, les succulentes pointes. Mélangées sans modération avec du beurre, des jaunes d'oeufs, du jus de citron, un tel accord de saveurs se transformait en portant la dénomination d'Asperges Pompadour4Et comme si cela ne suffisait pas, la première phase copieuse de ce repas se terminait par une Langue de boeuf associée à une sauce tomate améliorée d'épices et de madère, plus finement appelée de Tortue.

    A ce stade, les meuglements des vaches se faisaient entendre dans chaque ferme du village. L'interruption du repas s'imposait pour permettre le déroulement de la deuxième traite manuelle de la journée. Bien repus, remplis d'informations échangées relevant à la fois de politique, d'histoire d'héritage, de religion, d'éducation des enfants, .... nos fermiers s'éclipsaient pour s'occuper de leur patrimoine. 

    Revenant en début de soirée pour avaler la troisième viande de la journée. On quittait cette fois l'étable pour s'approprier de la fine fleur de la basse-cour, une Dinde truffée, servie froide. L'un de ces volatiles à la viande blanche qui glougloutent à longueur de journée, cette fois associé à une simple Salade sauce mayonnaise. de quoi compenser l'absence d'acides gras saturés de cette viande. Après cette dernière passe viandeuse, il était judicieux de penser aux desserts. Précédé d'Ananas au Kirsch, sorte de Trou normand décalé qui ne disait pas encore son nom, la panoplie sucrée était présentée sur les tables. Gâteaux - Fruits - Dessert, dans leurs variations les plus étendues, de quoi montrer qu'on n'avait pas lésiné pour ouvrir les cordons de la bourse. Tout cela était présenté sur des plats en porcelaine. Ayant eu l'effet dilatateur escompté, les joues rougies de plaisir, chacun des convives se servait à sa guise, en encourageant bien évidemment ses voisins à reprendre des forces. 

   Afin de permettre de poursuivre les conversations, voire de renforcer certaines affinités ou de conclure un achat, cette mise en bouche sucrée finale s'achevait par un Moka, un café corsé dont le nom faisait encore référence à cette ville du Yémen qui fut le plus ancien port d'exportation du café.

    Georges n'avait pas encore onze ans. Il entrait cependant à cet instant dans le monde de l'adolescence. La houpette de sa coiffure n'était pas constituée de cheveux rebelles. Etudiée pour la circonstance, cette coiffure avait du être un thème de discussion tout au long de la journée. Le fils de l'instituteur avait du profiter de ce repas copieux pour écouter tous ces adultes. L'ouïe finalement faisait bien partie de ce partage. La transmission de la vie, des réussites comme des soucis, s'était incrustée comme des traces indélébiles  dans son esprit. Il en retiendra l'essentiel sans pouvoir le dévoiler. S'est - il souvenu du nom du doyen De DENTENEER qui avait officié lors de cette messe ?  Le même rite initiatique qui m'interpelera quelques trente années plus tard, sans la houpette cependant. Le pari de la vie en somme.

   

 

1 La Fontaine Sainte Ragenufle, édifiée en 1953, a la particularité d'être le seul point d'eau potable en Brabant wallon ;

2 Ce château avait été offert à l'occasion du mariage du Comte de Paris avec Isabelle d'Orléans-Bragance, par Jean d'Orléans, duc de Guise, père du marié, et le prince Pierre d'Orléans-Bragance, père de la mariée ;

3 Loi abolie en 1950 ;

4 Ce plat est appelé de nos jours Asperges à la flamande, ayant perdu depuis bien longtemps déjà l'adjonction d'une pincée de macis (noix de muscade en lamelles) et le suc de verjus muscat (vinaigre constitué à partir de raisons non murs) ;

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14 octobre 2014 2 14 /10 /octobre /2014 17:58

      On aurait pu intituler cet article Un long dimanche de fiançailles. Mais la photo, reprise ci-dessous, est indéniablement le reflet d'une certaine époque. Et c'est à partir de ce qu'elle exprime que l'on en a choisi l'angle d'interprétation. Même si elle peut se définir comme étant une photo de famille, le caractère qui en ressort est marqué par le positionnement et la personnalité des personnes qui y sont représentées. Ni photo de groupe, montrant des individus en symbiose avec le moment, ni photo souvenir témoignant d'un bref instant de rencontre, elle n'en reste néanmoins expressive et interrogative. On y ressent une certaine ambiance, un lien certain entre les personnages. Ambiance et lien que l'on va chercher à faire apparaitre, à interpréter. Mais surtout, photo d'un autre temps, représentative d'un monde rural, retranché sur ses principes, qui n'avait pas encore rejoint le monde galopant des paillettes et de la citoyenneté. 

    La répartition et le regard des personnages en sont indéniablement les aspects majeurs qui en ressortent. Pas besoin de mots, de phrases pour comprendre que cette photo laisse apparaître la force de caractère, la fierté, l'autorité patriarcale des deux personnes posant à l'avant plan. Dès la première manipulation, on est confronté à ce sentiment de domination transmis par ces deux regards. Ils sont manifestement les personnages sur lesquels se focalisent directement notre attention. Attention qui finalement en arrive à découvrir l'autre sentiment exprimé dans la photo. Hommes et femmes sont isolés, séparés par les marches de l'escalier. Non comme une coïncidence mais assurément comme une volonté de reproduire un modèle de société.

     Qui sont-ils, tous ces personnages ? Trois hommes et cinq femmes renfermés dans leurs devoirs et leurs obéissances. Observons bien la photo avant de les définir.

Tout se trouve dans les regards sur cette photo

    Prise le jour des fiançailles, sur le perron de la maison des parents de la future mariée, à Incourt, la photo se compose de deux groupes de personnes. Ou on n'y retrouve pas vraiment une expression de joies, de satisfactions, d'union. Tout répond indéniablement à certains codes encore en vigueur. 

     A l'avant plan, Jean BERGER (1885-1962), le père de la fiancée, le patriarche à la tête d'une fratrie de six enfants1, le chef d'entreprise en plein essor du développement d'un négoce de grains et d'aliments pour bétail, démarré en  l'année 19272. Un personnage autoritaire, fier, séduisant, joueur en Bourse, bon vivant et entrepreneur. Et qui pour moi, outre le fait qu'il ait été mon parrain, a représenté cette force, cette rudesse et ce caractère taiseux qui marquaient généralement les gens des campagnes habitués aux durs labeurs. 

    Un peu en retrait, Emile PARFONRY (1895-1987), le père du fiancé, l'instituteur à l'aube de sa retraite. Un personnage autoritaire, instruit, défenseur de la fonction publique, cultivant son jardin, colombophile passionné et peu dépensier. Et qui pour moi a représenté cette recherche de connaissances, ce côté strict, ce repli identitaire qui marquaient généralement les nouvelles instances émergeantes dans les villages.

   En somme, rien ne rassemble ces deux grands-pères, ces deux chefs de famille. Deux personnages hiérachisés par une simple photo. L'autorité de l'entrepreneur, main dans la poche, veste ouverte,  prévalait par rapport à l'autorité de l'instituteur, renfermé à l'intérieur de son habit. Tout est résumé dans la pose et les regards qui transpercent au travers du papier de la photo. Le premier se devait de marquer de sa prestance et de son territoire.

      Et derrière, à l'abri du trois-pièces boutonné de l'instituteur, Georges PARFONRY (1920-2006), le fils unique, le fiancé, le futur marié, l'ex réfugié du Gard (voir article : Réfugié dans le Gard), le futur Président associatif (voir article : Georges, le colombophile), mon père. Qui, tout en montrant une déférence aux anciens, n'en affiche néanmoins une certaine désinvolture3. Loin du regard profond et perçant, pour ne pas dire tueur des deux autres personnages, le changement de génération est réel. L'héritier, le gendre envisageait, à ce moment, de ne pas reproduire  l'attitude de ses aînés. 

     Au fond de la photo, sur la dernière marche, compactée dans un espace restreint, un groupe de cinq femmes qui attendent probablement l'accord pour se disloquer, une fois la prise introduite dans le boitier. De gauche à droite, on découvre :

Rosa HENNE (1895-1956), la belle-soeur de Jean BERGER, épouse de Georges BERGER (1895-1970), appelée tante Rosa d'Orbais ;

Marthe HUYNEN, épouse d'Adolphe BERGER (1917-2000), le frère de Solange, et donc future belle-soeur, celle qui est à la base de la rencontre dans un bal à Tirlemont, entre les deux fiancés du jour ;

Marthe BERGER (1920-1978), fille de Fernand BERGER (1892-1958), le frère de Jean BERGER ;

Solange BERGER, née en 1924, la petite fiancée du jour, ma mère ;

Julienne LANCELLE (1892-1984), épouse d'Emile PARFONRY, mère de Georges, ma marraine ;

    Une absente remarquée, Maria DELEUSE (1886-1961), la mère de la fiancée, l'épouse du personnage à l'avant-plan. Comme pour bien signifier que c'est sur lui que se focalise l'image de la famille. Pour preuve, au moment de me choisir un parrain, on aurait pu se reposer sur un des trois frères aînés de Solange. Mais, cette éventualité n'était pas encore envisageable, en cela confirmé par un choix similaire pour ma marraine. A bien regarder, même dans ce groupe de femmes, on peut y trouver une hiérarchie. La petite fiancée, celle qui aurait du se retrouver à l'avant-plan, auprès de son futur époux, afin d' authentifier pour les générations futures l'instant, est reléguée à l'arrière-plan aux côtés de sa belle-soeur. Le léger sourire qui l'anime est cependant comme le miroir de celui affiché par son fiancé. Une façon de représenter la joie qui les réunit au milieu de tous ces regards figés et peu accueillants, façonnés par la position sociale. Manifestement, si l'on ne m'avait pas donné d'explications sur le sujet de cette photo, rien ne laissait présager que l'on assistait à l'une des premières rencontres entre les deux familles BERGER et PARFONRY4.

     Quant à préciser le moment, on ne peut que s'en référer à la date du mariage qui suivra (24 mai 1947) (voir article : Le mariage de Georges et Solange) et à l'habillement : probablement début du printemps 1947 ?

    Il m'a fallu, il est vrai, un certain temps avant de décrypter les attitudes et faire revivre le moment au travers de sa date de prise de vue. N'ayant entrevu pendant longtemps que la présence de mes deux grands-pères et de mon père, rassemblés dans un instant unique, l'analyse des attitudes, des regards, la ségrégation n'étaient pas ce qui m'avait apostrophé. Tout cela m'est apparu après n'avoir retenu que quelques dizaines de photos5 parmi toutes celles qui s'aggloméraient dans des boîtes en fer. La multitude avait supprimé la finesse de la description6. Par ce tri, considéré au départ comme un peu aléatoire, il n'avait en fait été conservé que les photos les plus marquantes, celles que mon regard avait perçu et connecté aux neurones. L'expressivité, l'esthétique et l'instantané avaient servi à nourrir mes filtres. Et en dernière analyse, de donner une fenêtre pour me faire comprendre, d'une certaine façon, l'une des raisons de mon choix de carrière à l'étranger. Etait-il envisageable de vouloir fuir ces regards, cette autorité, cet esprit dominateur ? Poser la question c'est probablement et partiellement y donner une réponse !!7

Sans compter les deux premiers fils morts en bas-âge ;

2 Le Plan Marshall, instauré après la guerre 1940-1945, avait mis l'une de ses priorités sur le développement de l'agriculture ;

3 Agnès PARFONRY lui voit " un petit air détaché et coquin " ;

4 Rencontre qui n'a pas du se réaliser souvent, selon mes propres connaissances ;

5 Choix effectué afin de présenter, sur un panneau, un éventail de photos à l'occasion de la journée organisée, en mai 2014, pour fêter les 90 ans de ma maman, la petite fiancée de la photo ;

6 La photo originale étant assez petite, c'est après l'avoir scannée et aggrandie que les détails au niveau de l'expressivité des personnages sont apparus ;

7 L'autre partie de la réponse à la question est explicitée dans l'article : Les dictionnaires du grand-père

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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 15:31

      L'année 1940 n'est pas ce qu'il y a de plus joyeux dans les mémoires. Le dernier conflit sur le territoire européen garde toujours des traces et marque encore les esprits de nos jours. C'est pourtant de cette année là que l'on fait référence dans cet article.

      Le 10 mai 1940, pour ceux et celles qui n'en auraient pas entendu parler, la seconde guerre mondiale démarrait. La Belgique, ce petit territoire à qui on avait octroyé un statut de neutralité, pour la remercier d'avoir subi pendant des siècles les conséquences des conflits entre les dynasties européennes, était malgré tout une nouvelle fois envahie par nos voisins de l'est. 

      En conséquence, suite à des ordres en bonne et due forme du gouvernement, la mobilisation pour résister à l'envahisseur fut mise en place. Les jeunes belges valides de 16 à 35 ans devaient rallier, par leurs propres moyens, un centre de rassemblement. Il s'agissait dans ce cas de celui d'Erquelinnes, à la frontière française. Et parmi eux se trouvait Georges, mon père, né en 1920, qui ne pouvait immanquablement y échapper. Il venait de terminer avec fruit ses humanités gréco-latines à l'Athénée de Jodoigne. Muni d'une couverture et de vivres pour deux jours, conformément à l'ordre de réquisition, Georges avait pris le chemin d'Erquelinnes dès le 12 mai, en vélo, en compagnie de ses deux cousins germains Edgard et Henri PAESMANS. Ayant démarré à Beauvechain, ils passèrent au préalable par le village de Piétrebais pour y récupérer Norbert LACROIX, un ami de collège d'Edgard1.

     Le quatuor à vélo aura déjà été confronté à la guerre avant d'atteindre le lieu de rassemblement. Un soir, ayant trouvé refuge dans une maison abandonnée à Quiévrain, ils eurent à subir le bombardement d'avions allemands, se cachant dans la cave2.

     C'ette préparation, un peu à la fleur du fusil,  ne tenait pas compte, il est vrai, des forces adverses. La résistance de l'armée de métier, installée aux frontières, ne fut qu'un fétu de paille (voir article : Aloÿs, tué au premier jour de la guerre 40-45). Il ne fallu en tout et pour tout que 18 jours pour que le char d'assaut venu de l'est n'oblige la petite Belgique à capituler3. De loin insuffisant pour assurer une formation, même rapide, de tous ceux qui avaient été réquisitionnés. Désormais, la question se posait de savoir ce qu'il allait advenir de tous ces soldats potentiels. Les souvenirs de la guerre de 1914 refirent surface avec les exactions et les fusillades de plusieurs centaines de civils par l'armée prussienne4, en représaille aux actions de francs-tireurs faussement propagées, à la résistance inattendue de l'armée belge et à l'engagement de l'armée française5. Le bombardement par l'aviation allemande de Rotterdam le 14 mai, ayant fait 800 morts, accentua le mouvement d'exode, provoquant l'un des principaux déplacements de population de ce XXème siècle. Un véritable cortège de réfugiés, soumis aux bombardements en piqué des Stukas, se dirigea ainsi vers la France pour fuir ce souvenir qui fait encore partie de nos jours de la mémoire collective de la Belgique.

     Aussi, dès le 27 mai, veille de la capitulation, un ordre du gouvernement belge, via l'agence BELGA, fut donné à tous ces mobilisés de quitter le pays. Ils seront, in fine, considérés comme des réfugiés civils en France6. En ce jour de Pentecôte 1940, Georges évacuait, transitant par le village d'Honnelles avant de passer la frontière7.

     Pour se retrouver finalement près du Pont du Gard, cette fois  sans ses cousins qui poursuivront vers Andance dans l'Ardèche. Ayant endommagé son vélo peu avant d'arriver à Erquelinnes2, il est probable que Georges a du se séparer de ses compagnons et prendre un autre moyen de locomotion pour poursuivre son exode. Jusque la fin mai, le réseau des chemins de fer français n'avait pas encore été trop endommagé par l'aviation allemande. De ce séjour, qui ne dura finalement que quelques semaines, Georges s'en rappelait régulièrement. Essentiellement, par le statut spécial qu'il s'était vu recevoir. Sans formation particulière, le rôle d'infirmier, chargé d'administrer des piqûres dans la population des réfugiés, lui avait été octroyé. Il serait plus logique d'affirmer qu'il ait été recruté comme brancardier mais vu la certitude qui ressortait de ses explications, on lui laissera le bénéfice du doute. Il est vrai que, devant l'affluence du nombre, les services hospitaliers locaux devaient être quelque peu surchargés. Une photo, datée du 1 juin 1940, et retrouvée dans le monticule des photos accumulées dans l'une de ses anciennes boites métalliques à biscuits, montre, bel et bien, notre Georges avec un brassard de la Croix-Rouge. Qui reviendra quelques semaines plus tard en Belgique en allant se cacher à la ferme de son oncle à Neerheylissem. Voyant que la situation se stabilisait vis-à vis des civils, Georges reprendra en octobre de la même année les cours à Bruxelles pour obtenir en 1944 son diplôme de Conducteur des Travaux. L'année suivante, fin 1945, il fut cette fois mobiiisé pour de bon et effectuera son service militaire en Allemagne dans la zone d'occupation que les anglais avait octroyée à la Belgique

    Plus de 50 années plus tard, l'occasion me sera donnée de faire le lien avec ce fait d'histoire, l'un des épisodes relevant de la vie de Georges. En 1997, avec son épouse, ils seront reçus par le Bourgmestre de Sambreville Jean POULAIN, à l'occasion de leurs Noces d'Or. Après un discours de circonstance par l'échevin Vincenzo MANISCALCO, un repas en famille s'en suivit dans l'un de ses restaurants de la vallée de la Molignée qu'ils affectionnaient particulièrement. C'est à cette occasion, sur une idée, au départ de mon épouse, que je lui offris en cadeau un séjour de quelques jours, TGV 1ère classe inclus, aux abords du Pont du Gard (Hôtel Le Colombier à Remoulins). Il ne lui restait plus qu'a retrouver le village où son statut de réfugié l'avait conduit en mai 1940. Georges en avait conservé le nom dans sa mémoire. Que je n'ai malheureusement pas pris soin de noter sur le coin d'un calepin. Une autre photo a immortalisé Georges, déambulant dans une ruelle de ce village en se remémorant l'un des faits de vie qui l'ont particulièrement marqué. Il profitera également de ce voyage pour revoir le Pont du Gard et aller visiter Nismes.

 P.S. : Si en regardant l'une des deux photos ci-après, vous reconnaissez l'endroit, n'hésitez pas à me communiquer le nom de ce village !!!

1 Edgard, Henri et Norbert se retrouveront en mai 1947 au mariage de Georges (voir article : La photo de mariage de Georges et Solange) ;

2  Souvenirs d'Henri PAESMANS, transcris dans une lettre rédigée en octobre 2008 ;

3 L'armée belge résista à l'invasion allemande du 10 au 28 mai au matin ;

4 Rien que pour la localité de Tamines, où mes parents ont habité pendant près de 35 ans, on recense  384 civils fusillés  ;

5 En reconnaissance de cette résistance, plusieurs rues, dans diverses localités, furent appelées "Rue des Français " ;

6 GERARD-LIBOIS J. et GOTOVITCH J. (1971) : L'an quarante. La Belgique occupée ; CRISP, Bruxelles ;

7 Et chaque fois que je mange sur la terrasse du restaurant-brasserie "Au Baron" à Gussignies, côté français, j'imagine que c'est par la petite route longeant l'Hogneau que mon père a commencé son périple de réfugié en France ;

      

En juin 1940. Georges est le premier à gauche avec le brassard de la Croix-Rouge

En juin 1940. Georges est le premier à gauche avec le brassard de la Croix-Rouge

En 1997. Georges se promenant dans le village (credit : Solange BERGER)

En 1997. Georges se promenant dans le village (credit : Solange BERGER)

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31 juillet 2011 7 31 /07 /juillet /2011 11:46

       Que de souvenirs, de rencontres, nous reviennent à la surface en revoyant cette photo. L'une de ces photos qui fait partie des moments les plus marquants d'une vie. Outre l'instant, il y a surtout le moment. Réalisée le 24 mai 1947, soit peu après l'armistice de 39 - 45, elle est comme une délivrance. Le sourire des convives n'est pas que d'apparence mais laisse transparaître la joie d'une rencontre qui était encore inespérée quelques mois plus tôt. Un premier mariage dans la famille après plusieurs années de contraintes et d'incertitudes.                  

     S'étant rencontrés quelques temps plus tôt dans un bal à Tirlemont, Georges PARFONRY et Solange BERGER offraient en quelque sorte l'un des premiers moments de fête à deux familles. Mes parents, car ce sont bien d'eux qu'il s'agit, se mariaient dans le village d'Incourt, lieu de naissance et d'habitation de la future mariée, comme pour respecter les coutumes. Le fils unique d'Emile, l'instituteur de Beauvechain, épousait l'une des trois filles de Jean, un important négociant en grains d'Incourt.

     Avec l'aide de la mariée (ma mère), de sa soeur cadette Andrée et d'Henri PAESMANS, le cousin germain du marié (mon père), j'ai pu retrouver le nom des participants à ce mariage. Les dernières corrections ont été apportées par Alex BERGER, le petit-fils de Robert BERGER (39). Avec au final, une sorte de physionomie de ce milieu rural de la Hesbaye brabançonne de l'après-guerre.

       Au premier plan, les enfants d'honneur sont :

                  Jean LACROIX, Claudine LACROIX, Madeleine FRIX et Annie LACROIX, soit les 3 neveux de la mariée, fils et filles de sa soeur Marie-Louise, ainsi qu'une amie de la famille PARFONRY.

      Au premier rang, assis, de gauche à droite, on reconnait ( N.B. : en couleur, les couples formés par les mariés et leurs parents respectifs; en bleu, les convives de la famille PARFONRY):

        1. Ernest DELEUSE, oncle, frère cadet de la mère de la mariée, père de Max DELEUSE (35) ;

            2. Mathilde LEDENT, épouse d'Ernest DELEUSE, mère de Max DELEUSE (35) ;

            3. Arthur RAVET, oncle, époux de Marie BERGER, la soeur de Jean BERGER ;

            4. Rosa HENNE (Tante Rosa d'Orbais), épse de Georges BERGER, le frère de Jean BERGER ;

            5. Emile PARFONRY, l'instituteur de Beauvechain, père du marié ;

            6. Maria DELEUSE, mère de la mariée ;

           7. Georges PARFONRY, le marié ;

           8. Solange BERGER, la mariée ;

           9. Jean BERGER, père de la mariée ;

        10. Julienne LANCELLE, mère du marié ;

         11. Henri PAESMANS, vicaire de Neerheylissem, cousin germain du marié, officiant à la messe de mariage ;

         12. Marie MARCHAL (Tante Marie de Jodoigne), épse de Fernand BERGER, frère de Jean BERGER ;

         13. Fernand BERGER, oncle, frère de Jean BERGER ;

         14. Marie-Louise BERGER, soeur ainée de la mariée ;

DSC_0230.JPG

      Au second rang, debout, de gauche à droite, on découvre :

         15. Adolphe BERGER, frère ainé de la mariée ;

           16. Gustave FRIX, père de Madeleine FRIX, l'une des demoiselles d'honneur, ami de la famille PARFONRY ;

           17. Marthe HUYNEN, épouse d'Adolphe BERGER (15) ;

           18. Jean PAQUAY, fils de Marie-Elisabeth DESTAT (tante Lisa), belle-soeur d'Alexis PARFONRY, le grand-père du marié ;

          19. Marie-Louise QUENTIN, épouse d'Adolphe RAVET (20) ;

          20. Adolphe RAVET, cousin germain de la mariée, fils d'Arthur RAVET (3);

          21. Hélène ..., épouse de Gustave FRIX (16), mère d'une des demoiselles d'honneur ;

           --     les mariés

          22. Marcel GOEMANS, cousin germain du marié, fils de la soeur de la mère du marié ;

          23. Alice (Lily) BERGER, cousine germaine, soeur de Robert (39) et de Gaby (27), fille de Jules, le frère de Jean BERGER;

         24. Edgard PAESMANS, cousin germain du marié , fils de la soeur du père du marié, frère d'Henri (11) et de Gibby (32);

         25. Lily VERMEERSCH, épouse d'Edgard PAESMANS (24) ;

         26. Nestor RAVET, cousin germain, fils d'Arthur RAVET (3);

         27. Gaby BERGER, cousine germaine, soeur de Robert (39) et d'Alice (23), fille de Jules, le frère de Jean BERGER ;

         28. René LACROIX, beau-frère de la mariée, époux de Marie-Louise BERGER (14);

    Et au dernier rang, debout, de gauche à droite, on visualise :

         29. Sylvain THIRION, cousin, époux de Marthe  BERGER, fille de Fernand, le frère de Jean BERGER ; 

         30. Fernand CLAES, fils de Marie-Rosalie DESTAT (tante Rosa), belle-soeur d'Alexis PARFONRY, le grand-père du marié ;

         31. Léon BERGER, frère ainé de la mariée ;

        32. Gilberte (dite Gibby) PAESMANS, cousine germaine du marié, soeur d'Henri (11) et d'Edgard (24);

        33. Georges BERGER, frère ainé de la mariée ;

        34. Yvonne DENYS, amie d'Andrée (38) et de Solange BERGER ;

        35. Max DELEUSE, cousin germain, fils d'Ernest DELEUSE (1);

        36. Probablement une cousine (une amie ?) d'Yvonne DENYS (34);

        37. Norbert LACROIX, un ami du marié ;

        38. Andrée BERGER, soeur cadette de la mariée ;

        39. Robert BERGER, cousin germain, frère de Gaby (27) et d'Alice (23), fils de Jules, le frère de Jean BERGER ;

        40. Mya LIBOUTON, amie de Bruxelles d'Andrée BERGER (38);

        41. Henri CLAES , frère de Fernand CLAES (30);

        42. Henri PARFONRY, oncle du marié, le fermier de la rue des Charrons à Neerheylissem ;

 

         La famille PARFONRY s'était efforcée de rassembler le maximum de ses gênes pour venir converser avec la grande famille des BERGER, dont chacun des parents est issu d'une fratrie de 6 enfants. Non vacciné, ces derniers ont maintenu le rythme. C'est ainsi que Solange, la mariée, avait 3 frères et 2 soeurs. Contre cela, on ne peut faire grand chose et constater de fait le déséquilibre. Sur les 40 convives, il n'était que 14 (5-10-11-16-18-21-22-24-25-30-32-37-41-42) pour entourer Georges, le marié. On ne fait pas de grandes familles chez les PARFONRY. Néanmoins, cela ne nous a pas empêché de perpétuer la lignée sur 10 générations. On peut regretter tout simplement que le lien avec la lignée française n'ait pas été maintenu. Sur la photo, on aurait ainsi pu apercevoir son homonyme Georges, accompagné par ses trois fils, Jacques, Pierre et Michel, ainsi que Jean, l'ophtalmologue, et sa fille Françoise.  Rien de tout cela, les deux lignées belge et française des PARFONRY de Neerheylissem s'étaient perdues de vue, probablement depuis le décès d'Emile, l'horloger de Bruxelles, en 1931. Elles ne se retrouveront qu'en 2006, soit après une coexistence ignorée de 75 ans.    

     Ce mariage aura été l'occasion d'une nouvelle rencontre entre les 4 amis ayant évacués ensemble en mai 1940 vers la France à la suite de l'invasion de l'armée allemande. Georges, le marié, aura ainsi retrouvé Henri PAESMANS (11) et Edgard PAESMANS (24), ses deux cousins germains, ainsi que Norbert LACROIX (37).

     Il aura en outre permis la formation d'un autre couple. Celui de Max DELEUSE (35) avec Gilberte PAESMANS (32) qui se marieront quelques mois plus tard en 1948. Et à voir la photo de mariage, il semble certain qu'une petite concurrence a du exister autour de Gilberte (32) et d'Yvonne (34).

      Et coïncidence assez étonnante, on observe, jour pour jour, mais une année plus tard, le 24 mai 1948, le mariage en Guadeloupe de Jacques PARFONRY, le lointain cousin ignoré de la branche française. Comme si un lien imperceptible voulait encore se manifester pour faire revivre l'une des branches de l'arbre qui s'était rompue en 1931. Il faudra attendre cependant 2006 pour que l'on puisse y faire une greffe.

     De toutes ces personnes, hormis les 4 enfants d'honneur, à notre connaissance, seuls Solange BERGER, la mariée (8), sa soeur cadette Andrée (38), Gilberte PAESMANS (32), son frère Henri PAESMANS (11) ainsi que les deux soeurs Gaby (27) et Alice (Lily) BERGER (23) vivent de nos jours.

     

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